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Journée

mardi 22 septembre 2015 par Maurice Guéguen

Au mois de juin, j’aime bien commencer ma journée à six heures du matin. Le jour pointe déjà, et quand je traverse le parc de la maison de retraite après avoir garé ma voiture, j’entends les oiseaux dans les arbres. Qu’ils s’amusent, qu’ils se chamaillent, qu’ils donnent l’alarme ou qu’ils chantent l’amour, ça nous fait toujours une atmosphère de gaieté. On aimerait bien rester là, les écouter toute la journée.

Dans la résidence, sitôt refermée derrière moi la porte automatique, c’est le silence. Un silence ordinaire, familier. Rien d’inhabituel, pas de désordre dans les couloirs, ni dans la salle à manger. Ça va, la nuit a dû être calme, peu de chances de mauvaise surprise à la transmission.

Avec Sandrine et Thierry, on se change dans le vestiaire. Thierry, c’est l’infirmier, Sandrine, ma collègue aide-soignante. Les quatre autres arriveront à huit heures seulement, une histoire d’heures à récupérer. On a tous des heures et des jours à récupérer, à cause des 35 heures. Moi, je ne compte plus, ça m’énerve. Je me perds toujours dans les comptes, alors je fais confiance aux collègues, et à la cadre, par la force des choses. Je surveille seulement que ça ne dérape pas trop quand même. Je ne me plains pas de mon travail, mais il ne faudrait pas exagérer non plus.

Cette nuit, l’aide soignant, c’était Christophe, et l’infirmière Rachel. Pour deux étages, ce n’est pas trop. Tous les deux, ils demandent toujours la nuit, ils aiment ça. Au début de ma carrière, ça m’est arrivé de le faire assez souvent. Pour la vie de tous les jours, c’est un rythme à prendre, mais ce que je n’aime pas, c’est l’ambiance. On arrive à neuf ou dix heures du soir. Tout le monde est déjà couché. Normalement, il n’y a pas grand-chose à faire, on ne parle à personne, sauf quand il y a un problème, quand un résident souffre, est angoissé ou en détresse. Ce ne sont jamais des situations agréables. Il faut vraiment aller chercher au fond de soi-même pour parvenir à un apaisement, et ce n’est pas toujours possible. Le pire, c’est quand on plusieurs cas à la fois, on n’est jamais assez nombreux pour faire face. Et les « oiseaux de nuit » - je les appelle comme ça : les « oiseaux de nuit » - n’ont pas vraiment l’occasion de connaître les résidents, leurs soucis, leurs joies. Par exemple, ils ne fêtent jamais les anniversaires, ne participent pas aux sorties. En principe, ils échappent à quelques moments désagréables, ceux qui se salissent, tout ça… On fait le même métier, bien entendu, mais on n’a pas la même relation aux résidents. Et pourtant, quand on en parle, on voit bien que c’est pareil.

Et nous voilà en transmission, tous les cinq autour d’un café, le premier pour l’équipe du matin, le dernier pour les oiseaux de nuit.

—  Et monsieur Hollande, il s’est calmé ? Qu’est-ce-qu’il était énervé hier ! On n’a pas bien compris pourquoi, ça lui arrive de temps en temps, et puis ça passe…

—  Il s’est réveillé vers onze heures, mais sans plus, ça allait. C’est madame Dufour qui nous a embêtés, vous ne nous aviez pas dit qu’elle était agitée ?

—  Madame Dufour ? il ne s’est rien passé hier, pourquoi, ça n’allait pas cette nuit ?

—  Elle est tombée de son lit, glissé plutôt. On a fait attention après, sans mettre les barrières. Il a fallu la réinstaller deux fois, après, elle s’est calmée. Et madame Bachelot, douloureuse à la mobilisation, commencez par elle ce matin, si ça continue il faut en parler au médecin.

Et ça continue comme ça un quart d’heure. On note ce qui est inhabituel.

Mademoiselle Chirac s’est levée trois fois cette nuit. Pas la peine d’en parler, on le sait, elle déambule en permanence. Il faut juste faire attention qu’elle ne réveille pas les autres, et la recoucher tout de suite, parce que pieds nus en chemise de nuit, elle pourrait prendre froid. Une fois, ils l’ont trouvée en grande discussion avec Nicolas, son voisin de chambre, à trois heures du matin. Elle voulait qu’il lui donne une cigarette, mais lui ne voulait pas, et il comme il est gentil, Nicolas, il ne savait pas comment s’en défaire. Ça nous a bien fait rire, à la transmission, on a rejoué la scène. Surtout que Mademoiselle Chirac elle n’a plus de dents, et elle a un accent pas possible ; on ne comprend pas la moitié de ce qu’elle dit. Bon, ce n’est pas très charitable, mais si on ne rigole pas un peu de temps en temps…

Allez, c’est parti !

Une petite visite à madame Bachelot, qui a mal quand on la bouge, une autre à mademoiselle Chirac, pour vérifier qu’elle n’a pas glissé. A part ça, on s’occupera des résidents au réveil ; pour l’instant, avec Sandrine, on prépare le petit déjeuner. Il faut aller au frigo prendre le chariot du service, livré par le camion de l’hôpital pendant qu’on était en transmission, avec tout ce qu’on a commandé hier : l’eau, les jus de fruits, les eaux gélifiées, le beurre, le café, le sucre, le papier hygiénique, tout ce qu’on commande pour la semaine, en plus des besoins du jour : le pain, le lait… Les camions de l’hôpital, on en a au moins quatre par jour : un pour chaque repas, plus un pour le linge.

Sur les trente-trois résidents de l’étage, seulement sept prennent leur petit déjeuner dans la salle à manger, les autres restent dans leur chambre ; certains ne prennent rien ou presque. Mais chacun a ses petites habitudes qu’on connaît bien : pain ou crêpe, beurre ou confiture, café ou chocolat…

A huit heures, voici les autres qui arrivent, dont Suzanne. Suzanne, c’est une ancienne, pas très loin de la retraite, cinq ans peut-être. Elle est toute petite, cinquante kilos maximum, avec une auréole de cheveux gris. Une tête un peu grosse pour sa taille, un visage trop long et une bouche trop grande. Des sourcils en accent circonflexe qui renforcent la vivacité de ses yeux. Toujours en alerte, elle cesse de bouger si vous lui parlez et vous regarde bien en face, le regard interrogatif. Elle écoute avec attention, elle raccorde ce que vous dites à tout ce qu’elle sait de vous, elle imagine immédiatement les conséquences de ce que vous exprimez, et en même temps, elle vous examine : vous tenez-vous comme d’habitude ? Le teint est-il habituel ? Pas trop de cernes sous les yeux ? Etes-vous énervé, en colère, souriant, détendu ?...

Parfois elle ne répond pas à vos questions. Elle sourit avec un petit geste amical, et pour les moments qui viennent, elle va adapter son comportement d’après ce qu’elle a observé de vous. Vous ne vous en rendez même pas compte : après quelques minutes, vous trouvez vous-même la réponse à votre question. Mais si elle vous sent un peu énervé, désemparé, fatigué, elle trouve les mots et prend le temps. Quand elle vous laisse, vous êtes redevenu lucide et dynamique. Comment fait-elle ?

Est-elle ainsi parce qu’elle l’a appris de toutes ces générations de résidents qu’elle a rencontrées, ou bien sa façon de travailler est-elle l’expression de sa nature ? Sans doute un peu des deux… De toutes façons, j’aime bien faire équipe avec elle, pas tant pour sa compagnie que pour observer comment elle travaille. Pour les gestes, ce n’est pas forcément la meilleure, parce qu’elle a appris sur le tas. La formation, quand elle avait vingt ans, était plus rudimentaire qu’aujourd’hui. Au fil des années, elle a dû apprendre certaines techniques auprès de collègues plus jeunes, et puis elle a un peu de mal avec le matériel moderne, les lève-malades par exemple, sans parler des ordinateurs !

Ce qui me fascine, c’est sa relation aux résidents. D’abord c’est la seule qui les tutoie. En principe, c’est interdit : on doit dire « vous », et dire « monsieur »ou « madame ». C’est un peu normal, c’est une question de respect pour des gens bien plus âgés que nous. Mais Suzanne n’a jamais fait autrement. « Allez, ma petite Bernadette, tu as bien dormi ? Tu as bonne mine ce matin, ma chérie, viens que je te donne un baiser ». Et elle entoure Bernadette de ses bras en l’embrassant. C’est juste tendre et doux et gentil. Bernadette est contente, elle sourit, la journée commence bien. Suzanne, c’est la reine de la calino-thérapie. Ce n’est jamais condescendant, jamais forcé, c’est le geste naturel pour quelqu’un quelle aime bien, qu’elle a plaisir à retrouver.

Je l’ai vue plusieurs fois accompagner les derniers moments d’un mourant, nouer ses doigts aux siens, l’entourer de ses bras, recueillir son dernier regard, son dernier lien de vie. Et cela n’avait rien de désespéré, c’était à peine triste, c’était seulement un instant d’infinie tendresse, un instant d’intime partage. Petit à petit, auprès d’elle, j’ai appris que ces moments ultimes sont un privilège de notre métier. Ce sont des secondes de mystère.

Cette personne qui meurt, vous la connaissez à peine, et pendant quelques secondes, elle devient pour vous l’être le plus cher. Elle ne meurt pas : elle laisse sa vie entre vos mains. Et de ce mystère, vous sortez plus riche d’humanité, plus éclairé que le plus pénétrant des philosophes, plus gourmand de vie.

Quand Bernadette sera lavée et habillée, Suzanne ira prodiguer sa tendresse chez Jean-Pierre et Patrick. Mais pour nous ce sera : « Bonjour, monsieur Raffarin, c’est votre petit déjeuner ! ». Nous aurons aussi un petit geste amical, un bisou, une caresse sur la main, ou bien pour discipliner des cheveux folâtres. Nous saurons tout de suite si tout est comme la veille, si monsieur Balkany est dans son assiette. C’est curieux comme nos clignotants intérieurs s’allument tout seuls, sans que nous en ayons conscience dès que quelque chose est inhabituel. Cependant, aucun d’entre nous ne parvient à la capacité de pénétration ni au même degré d’empathie que Suzanne. J’espère juste que c’est une question d’expérience, et que moi aussi, dans quelques années, je saurai…

Pour l’instant, on va s’occuper des lève-tôt. Ce sont les moins compliqués. Ceux-là sont dynamiques. Certains se sont habillés seuls, comme François, que j’ai croisé dans le hall d’entrée en arrivant. Il se lève tous les jours à cinq heures, escalade seul son fauteuil roulant, et, encore en pyjama, s’en va fumer sa première cigarette au fumoir. Après quoi, il attend, rôdant de droite et de gauche. On lui fait un peu la conversation au passage. On le retrouve vers huit heures à la salle à manger. Il sera le premier servi, et on s’occupera de sa toilette et de l’habiller un peu plus tard, quand on aura le temps. Il le sait, il s’en fiche, du moment qu’il a ses cigarettes et son café…

Les lève-tôt ne sont pas très nombreux, ça prend quand même une bonne heure. Ensuite, on passe à ceux qui ne peuvent ni se lever ni faire leur toilette tout seuls. C’est là où il ne faut pas perdre de temps. La plupart des résidents n’aiment pas traîner au lit. Quelques uns s’en moquent, d’autres aiment prendre leur temps. Pour eux, c’est simple : on fait une petite visite, histoire de vérifier que tout va bien, et on repassera à la fin.

Nous sommes quatre, deux équipes de deux. Pour ne fâcher personne, on ne commence jamais par la même chambre. Ça évite les jalousies, mais pas tous les mécontentements : il faut savoir repérer dans les récriminations celles qui relèvent d’une véritable urgence, et laisser de côté les caprices, avec une petite place entre les deux, pour le résident qui demande seulement un peu d’attention supplémentaire, une minute de votre présence qui lui donnera l’importance qu’il désire avoir, ou qui le rassurera.

Auprès d’un résident, la première chose à faire, c’est la toilette intime : enlever la protection, laver l’entre-jambes, d’abord le plus gros, puis les détails, les plis les plus secrets, savonner, rincer… Quand j’ai débuté, c’était ma grande inquiétude. Comment accéder sans l’agresser à l’intimité d’une personne impotente ? Il me semblait que la perte de maîtrise de l’excrétion, avec ce que cela comporte de mauvaises odeurs, de salissures, de honte peut-être, et aussi de dépendance, d’indicible inconfort, tout cela était la marque de l’extrême dégénérescence. Comment subirai-je ces contacts sur mon corps, quand l’heure sera venue ? Je n’aurai pas le droit de choisir la personne qui me touchera, dont la main se glissera entre mes fesses, entre mes cuisses, la personne qui saura mon impuissance face à cette fonction indispensable. Je devrai faire confiance, sans l’avoir décidé. Les premiers temps, en effectuant ces gestes, quel que soient mes efforts de pudeur, je me sentais violemment intrusive. Ça m’arrive encore parfois, lorsque je rencontre une personne pour la première fois.

Et en fait, ces sentiments disparaissent très vite. L’action est simplement technique : rendre propre, donner du confort, c’est tout ce que vous retenez, c’est aussi ce que retient la personne que vous soignez. Elle sait qu’elle se sentira bien après, et elle vous en saura gré. C’est une intervention banale, répétée, souvent désirée par le résident, qui une fois terminée, laisse la place à l’essentiel : une relation humaine.

Le reste, c’est souvent du plaisir : rafraîchir le visage, raser les messieurs (et les petits poils rebelles de quelques dames…), parfumer, donner le sentiment du beau, mettre des vêtements propres. Un « merci », un sourire, une parole gentille, une plaisanterie… Oh, ce n’est pas toujours aussi simple, il y a les mauvais caractères, ceux qui vous prennent pour des domestiques, des inférieurs… Il faut prendre de la distance, quelquefois se faire respecter. Il y a surtout les angoisses, le moral en berne, les solitudes : on n’a pas le temps de s’attarder, mais il faudra y songer plus tard dans la journée, venir parler quelques instants, ne pas oublier de le signaler à la transmission.

On installe le résident dans son fauteuil de chambre ou son fauteuil roulant, ou bien on le laisse aller derrière son déambulateur. On refait le lit, et on passe au suivant…

Dix heures : on n’a pas terminé, c’est l’heure du café, de la cigarette pour les accros... ça peut paraître égoïste, mais il faut qu’on souffle un peu. Nous ne sommes ni dans une usine, ni dans un bureau, mais ce qu’on fait ici est largement aussi fatigant. Ça énerve parfois les visiteurs qui viennent en visite à ce moment : on papote et leur parent n’est pas encore levé… Même chose quand nous sommes dispersés dans les chambres, et qu’ils ne trouvent personne pour leur répondre. Et nous, on a du mal à comprendre cela, parce qu’on fait ce qu’on peut. Nous sommes juste assez nombreux, parfois pas assez, le week-end par exemple, ou certains jours de fête. On ne peut pourtant pas se laisser écraser, on doit se protéger : le travail ne sera pas mieux fait si on nous fait perdre le sourire.

Oh, et puis zut à la fin ! Les familles les plus enquiquinantes, quand ce sont celles de résidents désagréables, ça ne nous donne pas envie de faire des efforts… Heureusement, c’est rare, et même très rare. On est quand même dans un univers d’attention à l’autre.

Ce qu’on aime surtout, c’est quand on peut être complice de la famille. Si le papa ou la maman ne veut pas nous écouter, c’est parfois le fils ou la fille qui impose doucement le bon sens :

—  Oui, il faut prendre le médicament, même si ce n’est pas bon…

—  Regardez, monsieur Sarkozy, votre fille arrive, elle va vous donner votre goûter !

—  Papa, la dame a raison, il faut attendre que le médecin arrive, mais il est occupé avec quelqu’un qui a besoin de lui, il ne va pas tarder. En attendant, je reste près de toi…

Dans la vie de tous les jours, on est indulgent avec les enfants qui s’aiment, avec les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics.

Dans la vie d’aide soignant, on protège les vieilles personnes qui s’aiment. Ce monsieur qui passe tous ses après-midi auprès de son épouse alitée, qui s’endort parfois sur son fauteuil : c’est elle alors qui le veille. Ce fils de soixante ans, qui vient là tous les jours, auprès de sa mère « Alzheimer » ; elle le reconnaît une fois sur trois, je le vois repartir, chagrin, chaque soir vers son arrêt de bus ; il revient le lendemain, constant et aimant. Forcément, on est attentifs. Et forcément, cela nous donne envie aussi d’être davantage présents auprès de ceux que personne ne vient voir, ou si peu. On essaie de faire que, de l’amour donné dans la chambre voisine, quelques gouttelettes viennent les éclabousser, eux aussi. Pourquoi la tendresse ne serait-elle pas contagieuse ?

A onze heures et quart, nous sommes passés partout, y compris deux personnes que l’on a baignées. Car on ne peut pas assurer une douche quotidienne à chacun. On respecte un roulement, de telle sorte que chaque résident soit baigné ou douché au moins deux fois par mois, sauf urgence ou cas particulier.

Il est temps de s’occuper du repas, que le camion ne va pas tarder à livrer. En attendant, on met le couvert, on prépare les boissons, on coupe le pain.

A midi moins le quart, voilà madame Mélenchon et madame Le Pen qui arrivent, chacune avec son déambulateur. Inséparables, elles passent la matinée à s’ennuyer dans le hall d’entrée, avec un œil constamment posé sur l‘horloge. D’autres arrivent sans tarder, en fauteuil, en marchant. A nous d’aller chercher les quelques uns qui ne peuvent se déplacer seuls, mais ont encore la force et l’envie de tenir une fourchette.

A midi pile, deux d’entre nous commenceront à servir dans la salle à manger la petite quinzaine de personnes qui nous y attendent. Il s’agit d’être ponctuels, car le moindre retard causerait un mécontentement et des commentaires ; nos oreilles siffleraient pendant quelques jours. Les autres collègues feront le tour des chambres, en s’attardant chez les résidents qui ne s’alimentent pas seuls.

Le repas, finalement, c’est le moment le moins intéressant. On pourrait penser que c’est l’occasion d’une heure de vie sociale, de partage, de communication. Mais non, la salle à manger est morne, sans conversation, sans bruit si ce n’est l’émission impersonnelle d’une radio que personne n’écoute, et qu’on ferait mieux d’éteindre…

Une maison de retraite n’est pas une communauté. Les résidents n’ont pas demandé à se rencontrer. Chacun vit dans son passé, dramatiquement incommunicable. Chacun sonde ses souvenirs, encore et encore, sans aucune projection possible dans l’avenir. Le grand âge provoque un rétrécissement de l’univers : vos passions, la politique, le jardinage, votre collection de timbres, la musique ou le championnat de football qui vous enflammaient naguère s’éloignent de vous, parce que vous ne pouvez plus agir. Il faudrait que vous puissiez planter un bulbe, annoter un livre, porter une banderole ; vous ne le pouvez plus, et personne ne vous y aide. Ceux qui partageaient cette passion avec vous ne sont plus là. Quelques uns peut-être vibrionnent encore, mais avec des plus jeunes, pas avec vous. Cela vous semble aujourd’hui une agitation si lointaine, tellement étrangère.

Si l’on insiste auprès de vous, vous considèrerez encore parfois vos passions, distraitement, comme une curiosité du temps passé, en vous demandant comment vous avez pu y passer tout ce temps. Tout cela est désormais sur une étagère de musée, comme derrière une vitre qui s’embue jour après jour. Cela n’a plus de réalité, plus de contours définis.

Seul vous intéresse le coin de rue que vous observez de votre fenêtre, puis seulement le couloir et la chambre où l’on vous a installé, puis seulement votre fauteuil et votre assiette. Et c’est ainsi que vous déjeunez, dans cette salle à manger, sans vous occuper de votre voisin, qui n’appartient pas à votre univers.

Et voilà pourquoi la salle à manger est silencieuse. Chacun s’occupe de sa planète, les autres sont aussi inaccessibles qu’une étoile lointaine.

Et pourtant, ils vivent, nos résidents. Ils veulent vivre.

Ils ont des enfants qu’ils aiment et qui les aiment. Ils s’inquiètent : quand vont-ils venir ? Pourquoi ne sont-ils pas encore là ? Ils sont en vacances : quand reviennent-ils ? Plus que sept jours, plus que six jours, plus que cinq jours… Cette inquiétude, cette attente, c’est de l’espoir, c’est de la vie.

Ils ont une épouse, un époux, parfois dans la même maison de retraite. Que fait-il, tout seul ? Est-elle bien soignée ? Hier elle était pâle, comment sera-t-elle demain ? Se tourner vers un autre, c’est vivre.

Ils ont des soignants, qui jouent leur petit rôle. Nous leur donnons de l’importance, tout simplement parce qu’ils sont importants. Je suis heureuse quand monsieur Copé me sourit, lui qui est souvent si triste d’avoir perdu sa femme. J’aime m’asseoir près de madame Royal ; quand j’ai le temps, on parle, je lui montre les photos de ses albums, avec ses enfants, ses petits enfants. Je ne sais pas bien si je dois faire ça, ce n’est pas mon travail ; je m’en fiche, ça lui fait plaisir. Monsieur Bayrou, ce n’est pas pareil : lui, ce qu’il aime, ce sont les coureurs cyclistes. Il a un livre avec les champions des années soixante. On tourne les pages, et il fait des commentaires.

Tout ça, c’est moi toute seule, avec chacun dans sa chambre. Je peux entrer dans leur univers, je suis au chaud avec eux, dans leur bulle, leur cocon. Mais c’est rare, on n’a pas le temps…

Et voilà, c’est terminé pour aujourd’hui, on referme les albums et les souvenirs. Un dernier bisou, un petit signe de la main. On va vite transmettre à l’équipe du soir.

Je sors, au soleil, dans le chant des oiseaux, je me dépêche, d’autres vivants m’attendent.

Maurice Guéguen, 2015


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