canardbleu

Amours

mardi 22 septembre 2015 par Maurice Guéguen

Sur la porte de leur chambre, ils ont punaisé une photo. Franche et simple, Arlette regarde l’objectif. Son visage est un peu penché, on devine qu’elle hoche la tête, de gauche à droite plutôt que de haut en bas, comme elle le fait toujours lorsqu’elle s’exprime. Ce n’est pas un tremblement mais un mouvement volontaire qu’elle voudrait expressif, pour donner plus de force à ce qu’elle dit. Pourtant, sur la photo, elle ne parle pas ; son sourire est large, il ne signifie rien d’autre que le plaisir d’être là, dans ce jardin. Sa figure pleine et ronde accentue la simplicité de ce petit bonheur, l’insouciance de leur escapade, la gaieté d’un moment de liberté volé à la routine des Ursulines. Elle a posé une de ses cannes, une canne anglaise, contre le rosier devant elle. Elle est libre ainsi pour nous montrer les trois roses qu’elle a coupées. La photo n’est pas très bonne, l’éclairage n’est pas suffisant pour que l’on discerne la vraie couleur des fleurs, une couleur pâle, certainement une couleur qu’elle aime. Elle s’appuie, immobile, sur sa deuxième canne, les épaules en avant. Elle va se mettre en mouvement, elle va basculer le torse un peu plus encore sur sa canne, afin d’alléger la jambe qu’elle va tirer derrière elle. Bien sûr, la blouse informe qu’elle porte cache sa silhouette, mais on voit bien que c’est une femme trop massive. Sans être difformes, ses mollets dans leur rondeur nous révèlent que ses cuisses et ses hanches sont dilatées par son obésité maladive. Pour se mouvoir, elle ne peut que haler son corps, sans le soulever. Son pied pourra ainsi progresser d’une vingtaine de centimètres ; elle recommencera, avec l’autre jambe, tout doucement. Ce ne sera pas facile : le jardin de la photo est herbu, de ces touffes inégales qui parfois tordent les chevilles aux plus agiles. Elle devra reprendre la canne dont elle s’est libérée, et pour cela tendre à Marcel le bouquet de roses. Il les lui rendra plus tard, quand ils seront revenus dans leur chambre.

Marcel se tient derrière elle, dans la même posture, un peu penché vers l‘avant. Il tient le petit sécateur dont il s’est servi pour couper les roses dont Arlette avait déjà saisi la tige. Il tend l’autre main vers elle dirait-on, c’est pour prendre la canne ou les fleurs. Il allait l’aider à affronter le mouvement qu’elle prépare quand le photographe a détourné sa concentration. Il a consenti un sourire un peu forcé, en regardant l’appareil, mais il n’a pas baissé le bras. Il va reprendre son geste dans un instant, probablement en prenant les fleurs qu’Arlette nous montre pour l’instant, et dont elle n’a pas encore eu la présence d’esprit de se défaire pour agripper la deuxième béquille.

Marcel fait attention. Il a déjà vu l’obésité déformer le corps d’Arlette, réduire sa mobilité, ôter toute spontanéité à ses gestes devenus lents et incomplets. Il ne peut pas savoir si cela va s’aggraver ou non, il n’est pas médecin ; il fait juste de plus en plus attention afin que tous deux profitent des moments heureux de leur vie commune.

Ils vont à présent se diriger tous deux vers leur minibus. S’il fait assez beau, comme la photo semble l’indiquer, ils prendront un goûter avec les autres résidents qui participent à la sortie. L’animatrice-photographe (c’est toujours l’animatrice qui prend les photos) distribuera à chacun une madeleine ou un biscuit, un jus de fruits ou un simple verre d’eau. Puis elle installera tout le monde dans le minibus, avec l’aide des deux ou trois bénévoles présents. Arlette ne peut déjà plus gravir les marches. On lui aura préparé un fauteuil roulant, dont elle a heureusement pu se défaire un instant, et jouir ainsi de leur échappée champêtre.

De retour aux Ursulines, Marcel attendra que l’on ait roulé le fauteuil d’Arlette hors du bus ; c’est lui ensuite qui s’en occupera, la conduisant à leur chambre où ils attendront le repas du soir.

Arlette vit aux Ursulines depuis cinq ans. Au début, elle occupait avec son mari une chambre double au pavillon « les Eglantines ». Jean-Claude avait été infirmier et Arlette aide-soignante. Ils blaguaient tous deux, disant que finalement, ils auraient passé toute leur vie à l’hôpital. Les derniers temps, Jean-Claude ne plaisantait plus. Sa paralysie s’était aggravée ; il avait dû rester alité, il avait traîné quelques semaines, puis était mort tranquillement.

Il n’était évidemment pas question de laisser la veuve dans la même chambre double. Comment installer une autre résidente à ses côtés dans un lit qu’avait occupé Jean-Claude ? Le changement de cadre était une bonne solution. On l’avait installée aux « Hortensias », un autre pavillon ; elle y avait gagné d’être seule dans sa chambre, où elle passait au début le plus clair de son temps. Elle avait ensuite modifié ses habitudes : à l’arrivée de Marcel, quatre ans auparavant.

Au début, elle n’avait pas fait attention à ce nouveau venu dans la salle à manger. Mais lui l’avait remarquée tout de suite. Il n’aurait pas fallu parler de coup de foudre, seulement d’une rencontre comme nous en avons tous connues : dans une assemblée, quelqu’un que vous n’avez jamais vu capte votre attention. Une posture, un regard pourtant distrait, une main désinvolte, un nez grec ou une moue boudeuse, quelque chose a attiré votre attention. Et loin de votre volonté, votre œil cherche encore ce regard ou ce geste ; vous remarquez alors un teint de rose ou une moustache coquine, une carrure rassurante ou une gracieuse silhouette. Presque toujours, vous allez votre chemin et n’y penserez plus jamais.

Mais Arlette n’était pas une de ces belles passantes. Chaque jour, midi et soir, les mêmes yeux bleus, gracieusement plissés dans chaque sourire, les accroche-cœur blonds et changeants, le visage précieux, mignonnement penché vers son interlocuteur captivaient Marcel. Il fallait bien qu’un jour, Arlette rencontre cette bouillonnante avidité.

Oh ! Lui n’avait rien d’un play-boy. Petit, voûté, sans épaules, le nez bourgeonnant, le poil raide et gris, il avait tout du petit monsieur insignifiant des bandes dessinées. Mais son œil pétillait et son sourire rayonnait, franc et loyal.

Il avait autrefois été marié, sa femme était partie sans crier gare, sans doute avec un matou de passage ; depuis, plus personne n’en avait entendu parlé. Il était cependant resté en contact avec sa fille, déjà installée dans la ville, et abandonnée comme lui. Elle l’avait soutenu, lui évitant la déchéance, l’alcoolisme, le laisser-aller, tous les malheurs des hommes abandonnés. Employé aux jardins de la commune, il avait alors mené une existence pâle et sans relief jusqu’à la retraite. Désœuvré, il s’était avachi, sa santé s’était dégradée, jusqu’à sa crise cardiaque. Cela n’avait pas été très grave, mais il en était sorti affaibli, sans forces. Sa fille l’avait convaincu d’entrer en mais de retraite. Depuis, il n’avait pas gâché une occasion de croiser Arlette.

Quant à elle, elle avait fini par laisser de côté son déambulateur. Elle ne prenait plus qu’une seule canne, complétant son équilibre en s’appuyant sur les mains courantes installées le long des couloirs. Evidemment, se rendre seule au milieu de la salle à manger était devenu un exercice périlleux, mais cela valait la peine. Elle retrouvait sa place à chaque repas, en face de Marcel, assis à la table voisine.

Un jour, Marcel s’était risqué : il s’était proposé pour l’accompagner dans ses déplacements. Il lui donnait le bras, c’était mieux que la main courante. Leur journée commençait après les soins, entre dix et onze heures. Il partaient tous deux, descendaient par l’ascenseur, traversaient le petit hall d’entrée et s’installaient, quand le ciel le permettait, sur le banc près de l’entrée. Ils parlaient beaucoup, souvent de leur vie passée. Ils découvraient avec attendrissement que, l’été ou Arlette et son mari avaient passé leurs vacances à Eaux-Bonnes, dans les Pyrénées, Marcel était passé devant leur lieu de séjour, s’étant offert un voyage organisé en autocar précisément au même moment. Ils auraient pu se rencontrer. Ils auraient aussi pu se voir lorsque Marcel avait été hospitalisé. Mais ils avaient beau creuser leurs souvenirs, ils ne parvenaient pas à se remémorer les lieux et les dates précis. Quel jour était-ce ? Dans quel service ? Comment s’appelait le médecin ? Travaillait elle de jour ou de nuit ? L’incertitude les décevait, elle aurait aimé savoir qu’elle avait autrefois pris soin de lui, alors que lui, aujourd’hui, était si prévenant…

Ils se taisaient parfois. C’est dans ce silence que leurs mains s’étaient un jour approchées, frôlées, unies. Emus, ils n’avaient plus bougé. Il avait fallu venir les chercher pour le repas du soir.

Tout le monde était heureux au premier étage. Les portes de la plupart des chambres cachaient des souffrances, des solitudes, des maladies, périodiquement une mort attendue. Seules deux portes protégeaient deux cœurs qui espéraient. Et ce simple fait donnait plus de lumière au couloir, plus de gaieté aux conversations, plus d’entrain dans les tâches quotidiennes des soignants. Ce n’était pas la petite joie passagère d’un goûter d’anniversaire ou d’une sortie au supermarché. C’était un petit bouton de vrai bonheur qu’il fallait protéger. Lorsque deux enfants s’aiment, on ne se tracasse pas, on les laisse aller, ils iront s’embrasser où ils voudront. S’ils s’aiment toute leur vie, tant mieux, si un jour ils se fâchent, ce n’est pas grave, ils trouveront un jour un autre cœur. Seuls parmi les résidents, Marcel et Arlette avaient eux aussi un avenir, mais un seul possible. Ils étaient uniques, irremplaçables l’un pour l’autre. Ils étaient une drôle de jeune pousse qu’il fallait arroser, faire grandir, et laisser tranquille.

Par bonheur, une chambre double se libéra assez rapidement. Il fut évident qu’elle deviendrait le nid de Marcel et Arlette. Ainsi fut fait, et il n’y eut plus qu’une seule porte pour deux cœurs et une belle histoire. Tout le monde était heureux au premier étage.

Ils continuaient leurs promenades et leurs tête-à-tête sur le banc de l’entrée. Parfois, Arlette s’installait dans un fauteuil roulant, et ils poursuivaient leur promenade dans le parc, s’arrêtant près d’un banc, ou d’un autre, à l’ombre ou au soleil. Leur émerveillement était passé ; le plaisir demeurait entier, la félicité de se trouver ainsi ensemble. On aurait pu croire qu’ils unissaient leurs solitude, mais non : ils étaient un vrai couple, avec une histoire déjà, un chez soi, des secrets, une intimité. Lorsque la fille de Marcel venait en visite, ou l’une ou l’autre des sœurs d’Arlette, ils restaient ensemble. La famille recevait la famille. Leurs discussions n’exploraient plus les pages de leur passé. Ils se contentaient désormais de commenter les menus événements de leur microcosme. Leurs amours étaient uniques dans leur environnement, mais il y avait tant à dire, la colère d’une telle, la maladie d’une autre, la gentillesse ou la hargne de tel soignant, le médecin qu’on avait vu plus souvent que d’habitude auprès de madame Laigle, la nouvelle arrivante :

  • C’est comment son nom, déjà ?
  • Madame Maire.
  • Non, madame Merle.
  • Tu es sûre ?
  • Oui, je me rappelle, à cause de l’oiseau.
  • On vérifiera tout à l’heure, j’irai voir sur la porte de sa chambre…

Car Arlette ne se déplaçait plus guère dans les couloirs. Depuis cette promenade dans ce jardin, dont ils avaient voulu accrocher le souvenir à la vue de tous, elle avait encore grossi ; elle avait de plus en plus de mal à se déplacer. Elle avait soutenu sa coquetterie avec courage, car elle ne voulait plus céder un pouce de vie, elle aurait cru ternir son nouvel amour, elle aurait eu peur surtout de décevoir Marcel. Mais il avait bien fallu céder à ce corps envahissant. Elle avait repris le déambulateur et mesurait avant de se lancer hors de sa chambre la somme des efforts qu’elle aurait à accomplir. Elle s’aventurait seulement lorsque l’objectif en valait la peine. La satisfaction de Marcel, son plaisir, son bien-être étaient un levier puissant pour cela. Pour le cœur d’une belle, on a vu des jeunes gens se jeter dans un port sans savoir nager, ou pire, se risquer sur une piste de danse sans savoir danser. Le long couloir des « Hortensias », l’ascenseur et ses à-coups, le hall à traverser jusqu’à ce banc qui désormais lui faisait mal au dos étaient tout à la fois le bassin et la piste de danse où elle se jetait de toutes ses forces pour le sourire de Marcel.

Et pour tout dire, elle avait observé que Marcel la laissait de plus en plus souvent seule dans leur chambre. Il traînait dans le couloir, s’asseyait dans le salon près des baies vitrées d’où il observait les allées et venues, les visiteurs, les résidents que l’on sortait ou qui se promenaient seuls, les ambulances, le va-et-vient des médecins, des cadres de santé, du personnel, des fourgons livrant les repas… Seule dans la chambre, Arlette était revenue au passe-temps qui avait suivi la mort de son mari : le dessin. Ou plutôt, ce qu’elle appelait le dessin : sa sœur lui apportait des crayons de couleur et des livres de coloriage dont elle choisissait les thèmes loin des histoires enfantines à la mode. Pas de Walt Disney ni de mangas, mais des bouquets de fleurs et des paysages, parfois très élaborés. Arlette coloriait sans s’occuper ni de la logique naturelle des teintes, ni des sujets dessinés sur la feuille. Elle respectait cependant certaines lignes, sans égard pour ce qu’elles représentaient. Elle pouvait recouvrir de bleu toute la partie gauche d’un bouquet, pétales, feuilles et vase confondus, poursuivre en jaune pour le vase, s’attaquer ensuite en rouge aux corolles restantes et terminer le feuillage en violet. Elle n’avait pas peur d’un jaune unissant dans le même aplat la mer et le spi d’un voilier, réservant le vert à la grande voile et au ciel. La finition était impeccable, la couleur parfaitement homogène, cela ressemblait au fouillis psychédélique d’une pochette des Beatles. Laideur criarde, gaieté exubérante, transcendance abstractive, peinture automatique, il manquait l’étincelle créative pour qu’on ose parler d’art naïf. Ce n’était en réalité rien de tout cela, mais seulement l’expression de son ennui, l’œuvre affligeante d’une main livrée à elle-même, débranchée de la pensée débordant de morosité et du cœur débordant d’impatience.

Car elle était jalouse. Elle l’avait toujours été, sauf durant la courte période entre le décès de son mari et la rencontre avec Marcel. La plus courte des séparations était une torture. Le savoir dans ces couloirs où rôdaient tant de femmes seules. Elle ne craignait pas les aides soignantes. Toutes avaient un compagnon, des enfants, elles ne faisaient que passer aux « Hortensias », oubliant dès la sortie les soucis de leur profession. Jeunes et pimpantes pour la plupart, comment auraient-elles pu s’intéresser à un vieux comme Marcel ? Non, celles qu’elle craignait, c’étaient les quelques résidentes plus alertes, plus allantes, plus jolies pour certaines. Dans cet univers clos, propice aux intrigues et aux hasards arrangés, elle redoutait ces créatures malades de solitude qui auraient tôt fait d’embobiner son homme, sensible comme tous les autres à un regard trop langoureux ou à un soupir trop appuyé.

Plus qu’une concurrence amoureuse, elle craignait la méchanceté d’une ou deux qu’elle avait déjà repérées. Celles-là laissaient tranquilles les vieux époux venus ensemble terminer ici leur longue vie commune et ne faisaient l’objet d’aucune attention particulière, si ce n’est d’un attendrissement protecteur. Mais les amours naissantes sont des cibles toutes désignées pour un esprit mauvais. Arlette les voyait rôder, ces ombres malsaines, méchantes d’être seules, méchantes d’être vieilles, malades, oubliées. Elle les imaginait, utilisant les dernières forces qui leur restaient pour tenter de détruire un bonheur, pour elles inaccessible, et donc haïssable.

Elle était devenue énorme, pas seulement le bas de son corps, mais aussi ses bras, son ventre, ses épaules, son cou. On l’installait chaque jour dans un fauteuil roulant large et renforcé, conçu pour les personnes très corpulentes. Il fallait pour cela un lève-malade, il fallait surtout le savoir-faire et la délicatesse de soignants expérimentés, car Arlette, aux formes si peu humaines, était à présent extrêmement sensible et douloureuse. Si le hasard des remplacements et des affectations désignait pour la toilette et le lever un personnel nouveau, elle préparait intérieurement sa volonté à résister sans gémir aux mouvements inappropriés, aux hésitations, aux tentatives de refaire par la force les gestes ratés, toute cette épreuve qui la laisserait pantelante. Mais cela n’arrivait presque jamais : il fallait pour la laver et l’habiller deux personnes, parfois trois, parmi lesquelles se trouvait toujours une personne qui connaissait son corps et savait comment manipuler cette masse dolente.

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Françoise arriva aux Hortensias début mai. Elle avait soixante dix-huit ans, neuf de plus que Marcel et Arlette. Tombée sur le carrelage de sa cuisine un samedi matin, incapable de se relever, isolée de son voisinage et de sa lointaine famille, elle aurait pu y mourir. Par bonheur, un peintre devait effectuer des travaux chez elle dès le lundi matin. Elle n’attendit que deux jours et fut emmenée à temps aux urgences et soignée durant plusieurs semaines. Son logement était malcommode et de nouvelles chutes bien probables. Le plus sage était qu’elle vînt en maison de retraite.

Elle était célibataire. Toute petite, très voûtée, presque bossue, elle regardait ses interlocuteurs en se penchant sur le côté, car son cou avait perdu toute mobilité. Elle se déplaçait avec un déambulateur presque plus haut qu’elle. Il fallait l’aider à s’asseoir, ce qui n’était pas difficile car elle était légère et vigoureuse malgré son accident et son handicap. Si on s’installait face à elle, on voyait enfin son visage ; c’étaient un nez et un menton proéminents, encadrant des lèvres fines, rentrées, des pommettes hautes et rouges, comme rougies par le froid, même en plein été. Et surtout des yeux noirs, pétillants, rieurs. Car Françoise était toujours prête à rire. Quoiqu’on lui dise, elle rajoutait une blague, ou un petit mot à elle, une petite réflexion innocente, et elle riait, elle riait tout le temps.

Comment cette petite bonne femme, pauvre, solitaire sa vie durant, laide, contrefaite, oubliée de tous dans son clapier, avait-elle conservé sa joie de vivre, son rire spontané, son envie de s’amuser de tout ? Peut-être découvrait-elle aux Ursulines les joies d’une compagnie attentive à ses besoins, le plaisir d’une vie sociale qui lui avait toujours échappé. Ses rires étaient peut-être une réponse simple et enfantine à une humanité qu’elle avait longtemps espérée, à laquelle elle avait renoncé, et qui lui était finalement offerte dans ce lieu où d’autres ne voyaient que déchéance.

Elle riait, et son rire égaillait les espaces communs. Quiconque entrait dans sa chambre était accueilli par un sourire radieux, une parole gentille, un petit soleil dans les yeux. Rien que pour ça, certains soignants, certains résidents même, faisaient un détour par sa chambre.

Tous les jeudis après-midi, des bénévoles mettaient en place des jeux de société. Elle ne manquait jamais la séance, se frottant les mains en arrivant, tout absorbée par le plaisir de jouer. Aux dominos, un plaisir qu’elle n’avait presque jamais connu dans sa vie autonome, elle battait des mains quand elle gagnait, elle se moquait d’elle même quand elle perdait, heureuse pour le vainqueur. Elle trouvait toujours le goûter savoureux, comme si sa madeleine était la première qu’elle dégustait. Et quand elle partait, suivant son déambulateur, c’était toujours la même réflexion : « Qu’est-ce qu’on s’est bien amusés ! »

Françoise prit l’habitude de jouer à la table de Marcel et Arlette. Mais celle-ci s’était laissée envahir par une jalousie dévorante. Tout était suspect, tout était trahison, un sourire de Françoise à Marcel, une politesse de Marcel à Françoise, une plaisanterie de Françoise pour faire rire Marcel. Elle cessa même de venir jouer, espérant garder son compagnon pour elle seule. Et lui continuait pourtant d’aller et venir, insouciant, parlant avec les uns et les autres, surtout avec Françoise, qu’il continuait de rencontrer à la table de dominos.

Arlette laissa peu à peu s’échapper sa joie de vivre. Elle revenait pourtant parfois, encore vigoureuse, lorsque, repliée dans sa chambre, écartant ses dessins, elle demandait à Marcel de la pousser dans les couloirs, jusqu’au salon, ou jusqu’à la terrasse extérieure lorsque qu’il faisait bon. On les voyait alors tous les deux aller et venir, stationner dans le salon, commenter le va-et-vient dans la cour de la résidence. Mais il suffisait que se profile la menue silhouette voûtée de Françoise pour qu’Arlette commande immédiatement le repli dans le refuge de leur chambre.

Il advint un jour que le corps d’Arlette, dont on ne pouvait plus savoir s’il grossissait encore ou s’il avait cessé son expansion, manifesta sa lassitude. Son cœur, compressé dans trop d’eau et de graisse, usant trop d’énergie à sauvegarder son simple espace vital, peinait à pousser le sang aux confins de cet organisme tyrannique et à l’en rappeler. Au soir d’une promenade trop alerte, ses repos et ses ruades désordonnés secouèrent douloureusement la poitrine d’Arlette. Elle fut conduite à l’hôpital et y séjourna plusieurs jours, le temps d’apaiser l’essentiel du tumulte de son cœur révolté.

Le médecin avait pris soin d’informer Marcel : ce n’était pas très grave si l’on s’en occupait comme il faut, et l’on s’en occuperait comme il faut. Et grâce à la bonne surveillance dont bénéficierait Arlette par la suite, il n’y avait aucune raison de s’alarmer ; dans la sérénité d’un séjour paisible, tout irait pour le mieux.

Marcel n’était donc pas trop inquiet. Il attendait sagement le retour de sa belle, mais ne savait comment meubler sa solitude. Il fut donc bien heureux que Françoise le rejoigne à son poste d’observation favori, près des baies vitrées du salon. Et ce nouveau regard changea tout le spectacle du tout au Marcel, quand il était seul regardait sans les voir les allées et venues de ces presque anonymes. Il notait parfois quelques changements ou quelques bizarreries ; c’était pour les oublier aussitôt. Il voyait sortir des gens qu’il ne se souvenait plus d’avoir vu entrer.

Françoise au contraire multipliait les commentaires. On l’aurait crue au poulailler d’un théâtre de boulevard en 1900. Pour un peu, on aurait trouvé naturel qu’elle applaudisse ou qu’elle siffle.

  • Tu as vu Nez Crochu ? (car elle donnait des surnoms à tout le monde). Elle ne marche pas bien vite, pas trop pressée d’aller au travail celle-là !...
  • Pas comme Diabolo, elle court comme un lavement, tu crois qu’elle couche avec quelqu’un ici ? Avec qui ?
  • Trois fois qu’on voit les ambulances Duchemin, ça doit gagner là-dedans, c’est Dupognon qu’on devrait les appeler !...

Ses jacasseries amusaient Marcel du matin au soir. Il ne s’ennuyait plus. Plutôt taiseux de nature, il s’essaya lui aussi à débiter des plaisanteries à tout propos. Il avait moins d’esprit que Françoise, mais cela ne faisait rien, ils s’amusaient tous les deux comme des écoliers au Guignol.

  • Regarde, c’est encore Duchemin ! Regarde, c’est Arlette ! Arlette revient !...

C’était elle, en effet. Marcel quitta la fenêtre pour aller à sa rencontre. Il croisa le brancard à la sortie de l’ascenseur. Arlette souriait, elle était contente qu’il soir venu au devant d’elle. Les infirmiers la poussaient déjà vers la chambre. Il dut attendre dans le couloir qu’elle soit installée dans son fauteuil. Puis ce furent les recommandations : du repos, du calme, pas trop d’émotions, pas de sortie pour l’instant, seulement la salle à manger. Tout irait bien, ce n’était pas grave, on verrait la suite dans une semaine, en fonction de l’évolution.

Marcel s’assit sagement auprès d’Arlette, dans la chambre. Il lui raconta son ennui, et aussi ses moments de rigolade avec Françoise dans le salon. Elle lui expliqua les soins qu’elle avait reçus durant ces trois jours à l’hôpital, les électrocardiogrammes, les cachets, le lit presque tout le temps, les prises de tension et de température, les infirmières, gentilles sauf une qu’elle n’aimait pas, toujours renfrognée… Et qu’elle était heureuse de le retrouver ! Elle s’était ennuyée tout du long, elle aurait voulu qu’il vienne la voir. Ç’aurait été possible, ils savaient des cas où les animateurs avaient emmené tel ou tel en visite à l’hôpital ou ailleurs. Mais en trois jours, personne n’avait vraiment eu le temps d’y songer. De toutes façons, l’essentiel était qu’ils soient de nouveau ensemble.

Puis ils se turent. Ce n’était pas encore l’heure du repas. Arlette demanda à Marcel de lui passer son matériel de dessin. Il n’aimait pas quand elle coloriait, il trouvait cela puéril. D’ailleurs, il cachait ses dessins dans un tiroir, car il avait un peu honte de les savoir à la vue de tous ceux qui entraient dans leur chambre. Il lui donna son matériel et sortit dans le couloir.

Au salon, il n’y avait plus personne, mais Françoise ne tarda pas à le rejoindre. Et la franche rigolade recommença de plus belle. Aucun des passants ne trouvait grâce à leurs yeux. Ils étaient trop maigres, trop gros, mal fagotés, avaient l’air endormi ou de mauvaise humeur. Leurs commentaires inspirés s’adressaient sans répit à Ratapoil, à Crâne d’œuf, à De Gaulle ou à Tire-Bouchon. Ils faillirent laisser passer l’heure du dîner.

Marcel se hâta de rejoindre sa chambre. Ce fut pour trouver une Arlette rageuse. Les traits de crayon dépassaient largement les lignes des dessins, et même à certains endroits les bords de la feuille. On devinait des traces de couleur sur la table elle-même. Elle avait jeté à terre deux dessins déchirés. Le regard qu’elle lança à Marcel lorsqu’il entra était d’une lourdeur d’orage. Il ne comprenait pas bien ce qui se passait, mais ce n’était évidemment pas l’accueil habituel. Il s’empressa de ranger le matériel, de ramasser les feuilles tombées à terre, de repousser la table, et de conduire sa compagne jusqu’à la salle à manger. Marcel l’aida comme d’habitude, installa sa serviette, coupa sa viande, lui servit à boire. Le personnel se montra aimable, enjoué et prévenant pour celle qui relevait de maladie : on s’enquit de sa santé, on essaya quelques plaisanteries, que Marcel tenta de relever.

Arlette ne dit pas un mot. Elle voulait laisser planer la menace. Il fallait qu’il sente la reprise en mains. Elle mangea, peu, en fixant son assiette. Elle consentit seulement deux ou trois regards sombres à son amoureux, assez explicites pour qu’il se sente fautif.

Fautif, mais de quoi ? Il ne voyait pas. Pas encore.

Il ramena Arlette dans la chambre. Elle s’obligea à se taire encore quelques minutes, le temps d’imprégner l’atmosphère de l’annonce de la tempête. Elle explosa enfin.

  • T’as même pas demandé à me voir à l’hôpital ! Tout ça pour rester dans le couloir avec l’autre, là ! Tu crois que j’ai rien vu ? Depuis qu’elle est arrivée, tu passes ton temps dehors, tu t’en fous pas mal de ce qui peut m’arriver, et peut-être même que t’étais content que je sois malade, comme ça t’étais tranquille ! Et tu crois quoi, que je vais laisser faire ? Ah mais non, et mes dessins, ils te plaisent pas mes dessins, mais moi je fais des dessins parce que tu me laisses tomber, t’as qu’à rester avec moi et j’ai pas besoin de dessins. De toutes façons, tu veux aller où ? T’iras pas dans sa chambre, y a qu’un lit, alors ?.... T’es obligé de rester avec moi, et moi je veux rester avec toi et je veux que tu restes avec moi ! Et je suis malade et j’ai besoin que tu t’occupes de moi comme il a dit le docteur ! Et d’abord, si tu m’aimes plus comment je vais faire, toute seule ?
  • Mais j’ai rien fait, Françoise, c’est juste quelqu’un comme ça, y a rien d’autre….
  • C’est même pas vrai, menteur ! J’ai tout vu, j’ai tout compris, tu crois que je comprends rien parce que je suis grosse et moche ? D’abord c’est pas de ma faute !...
  • T’es pas moche, t’es pas moche, t’es mon Arlette et y a rien d’autre…
  • Tu dis ça pour me faire taire, mais tu préfères être dans le couloir, à faire le joli cœur ! Tu crois que je vous ai pas entendu raconter des conneries à l’autre bout, là-bas ? Avec elle, t’as l’air d’un imbécile, voilà, un imbécile ! Un imbécile ! Avec moi t’es bien, avec elle t’es qu’un imbécile, voilà !....

Ce fut l’aide soignante, venue préparer le coucher, qui interrompit la scène de ménage. Il ne plana plus dans la chambre qu’une pesanteur étouffante.

Le lendemain, le nuage n’était pas encore dissipé. Le lever et le petit déjeuner furent silencieux, dangereusement silencieux. Il n’était pas difficile pour Marcel de deviner que ce silence valait mieux pourtant qu’un nouveau déluge de reproches, qui aurait fini par laisser des traces.

Sans un mot, il emmena Arlette. Par bonheur, le soleil semblait vouloir tout faire pour réconcilier les amoureux. Ils restèrent toute la matinée sur la terrasse. C’est seulement juste avant de rentrer pour le repas que Marcel osa prendre la main d’Arlette, qui esquissa un petit geste de retrait, juste ce qu’il fallait pour ne pas céder tout de suite, et se laissa faire, avec un petit sourire satisfait.

………………………………………………………………………………………………….

Et voilà !

Marcel, qui tient à Arlette, fait très attention de ne pas la froisser. Il reste beaucoup avec elle. Il s’échappe parfois jusqu’au salon pour observer le mouvement dans la cour, mais revient toutes des dix minutes vérifier qu’elle n’a besoin de rien. Il a pris l’habitude de voir traîner les dessins, qui, finalement, donnent un petit air de gaieté à leur chambre.

Françoise, qui n’a pourtant pas grande expérience amoureuse, a bien compris que Marcel et Arlette sont heureux dans leur intimité. De toutes façons, elle s’en fiche. Elle riait avec Marcel, elle rit avec d’autres. Et elle donne toujours des surnoms à tout le monde et s’amuse du monde qui l’entoure.

Arlette est contente. Elle n’a plus de doutes, parce que Marcel prend bien soin d’elle. Son cœur la laisse tranquille, mais elle souffre un peu quand même dans cette trop grande enveloppe, elle aimerait bouger un peu plus. Enfin, tant que Marcel est là, ça va.

Maurice Guéguen, 2015


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