canardbleu

Famille

mardi 22 septembre 2015 par Maurice Guéguen

La ferme était celle des parents de François, le mari de Sylvie. Ils l’avaient exploitée d’abord en GAEC, puis seuls quand les anciens avaient pris leur retraite. Le père avait continué de donner un coup de main à la traite et pour quelques travaux peu pénibles. Malheureusement, un an plus tard, un cancer foudroyant l’avait emporté en quelques semaines. La mère était restée vivre avec eux ; elle aussi avait aussi donné un coup de main, surtout dans la maison, ce qui laissait à Sylvie tout le temps pour aider aux soins du troupeau. Elle avait même pu créer un atelier d’engraissement de veaux de boucherie, ce qui fournissait un appoint de revenu non négligeable.

Certes, la cohabitation n’était pas toujours facile, car les deux femmes avaient leur caractère. La mère pouvait avoir parfois tendance à s’immiscer un peu trop dans la façon de faire des jeunes, par exemple à propos de l’éducation des enfants. Et Sylvie aurait bien aimé certains jours que sa belle-mère ne soit pas toujours dans ses pattes dès qu’elle entrait dans la maison. Ces jours-là, à la qualité du silence, ou à l’acidité de la conversation, François sentait facilement la nervosité montante. Que pouvait-il faire ? Il fuyait, avait toujours quelque chose à faire dans le hangar ou dans une pâture. Quand il reparaissait dans la maison, le soufflé était retombé. Car aucune des deux femmes n’était méchante ; toutes deux tenaient à François ; aussi chacun agissait-elle de façon à maintenir une bonne ambiance. C’était finalement un bon équilibre.

Les années avaient passé. Les enfants étaient partis loin, l’une employée, l’autre technicien. Aucun ne reprendrait la suite. Il ne fallait pas compter sur eux.

La ferme n’était pas très riche. François et Sylvie n’entraient pas dans la catégorie des super techniciens ni des bons gestionnaires, qui réussissent, investissent, passent les crises sans trop souffrir et finissent par s’enrichir convenablement. Ils n’étaient pas trop mauvais non plus. Le troupeau de vaches laitières était en bonne santé, bien suivi ; les terres étaient bonnes et fournissaient ce qu’il fallait de céréales, de maïs et d’herbe. Les dettes étaient payées. Ils pouvaient envisager une fin de carrière dans un confort tranquille.

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Sylvie commençait ses journées à sept heures. Vers neuf heures, la traite terminée, elle repassait par la maison boire un café avant d’aller soigner les veaux. Ce jour-là, en entrant dans la cuisine, elle trouva sa belle-mère allongée sur le carrelage. Elle roulait les yeux, affolée, remuait désespérément la jambe gauche en essayant de trainer la droite pour se relever. La bouche ouverte dans un rictus, elle ne parvenait pas à dire un mot. Elle bavait un peu.

Sylvie appela son mari. Il lui faudrait plus d’un quart d’heure pour revenir d’un chantier d’ensilage, où il était parti aider un voisin.

Elle appela le médecin, puis, ayant approché des coussins et une couverture, parvint à installer la vieille femme à peu près confortablement. Elle aurait été incapable de la relever seule, et de toutes façons, ne sachant pas ce qui s’était passé, jugeait imprudent de trop la remuer. La malade ne remuait plus, un peu rassurée par la présence à ses côtés. A présent elle gémissait, de douleur semblait-il ; elle émettait parfois un râle, sans parvenir à articuler.

François et le médecin arrivèrent en même temps. Le diagnostic fut rapide :

− « C’est un AVC, assez sévère, il faut l’hospitaliser d’urgence… »

Dans sa chambre d’hôpital, la belle-mère ne bougeait guère. Son côté droit était entièrement paralysé. On put assez rapidement l’installer dans un fauteuil, où elle restait des heures entières. Elle parviendrait encore à faire quelques pas, leur dit-on, en étant aidée.

Ses yeux avaient conservé toute leur mobilité, témoins que, si elle avait perdu les commandes vers une moitié de son corps, ses facultés intellectuelles restaient intactes. Au repos, son visage n’avait pas changé, mais au moindre mouvement de ses lèvres surgissait le même rictus apparu lors de son accident. Un coin de la bouche restait immobile, rendant difficile l’élocution, et la compréhension très problématique. Elle attendait qu’on la regarde avant de commencer à s’exprimer. On la voyait, on l’entendait émettre des sons inarticulés, puis, soudainement consciente de sa nouvelle infirmité, tenter d’aller chercher les syllabes au fond de sa gorge par d’inutiles mouvements de la gorge et du cou. Si par bonheur on parvenait à comprendre un mot, alors on pouvait la guider par des questions simples, auxquelles la réponse, un « ouw…. », un « nnn…. », était interprétable. Souvent, l’incompréhension persistait, malgré les efforts des uns et des autres. On la voyait alors écarter son regard. Mais une larme, quelques larmes qui jaillirent parfois de son éloignement parlaient de sa rage, ou de son découragement.

En s’organisant un peu, François et Sylvie trouvaient toujours un moment dans la journée, l’un ou l’autre, tous les deux assez souvent, pour venir la voir. Par le jeu des regards, par une pression des doigts, la mère et le fils se comprenaient. Il ne s’agissait pas d’explications ni de bavardages, mais d’une lueur fugace ou d’une attention soutenue qui disait : « je vais bien », « j’ai de la peine », « je pense à toi », « ne sois pas triste », « mon bébé », « maman »… La paupière qui se fermait doucement, la tête qui se relâchait sur le dossier du fauteuil terminaient cet échange, avant que l’un ou l’autre reparte à la recherche d’une confirmation ou d’un autre message.

Pour Sylvie, c’était plus difficile. En venant à l’hôpital, seule ou avec François, elle s’efforçait d’accomplir son devoir. En même temps, elle éprouvait de la peine pour une belle-mère qui ne lui avait jamais fait défaut, disponible pour ses petits enfants, veillant à ne pas se montrer trop intrusive malgré la cohabitation, somme toute agréable, si l’on oubliait les petits grincements de la vie quotidienne. A chaque visite, elle faisait le tour de la chambre, vérifiant la propreté, l’agencement du mobilier ou des quelques photos et souvenirs que l’on y avait exposés. Lorsqu’elle était seule, elle donnait des nouvelles de la maison ou de ses petits-enfants, avec toute la gaieté qu’elle pouvait exprimer. Elle s’efforçait de comprendre ce que voulait dire sa belle-mère, y parvenait assez souvent, poursuivait alors le dialogue, cherchant avec bonne grâce à effectuer les gestes qui aideraient la malade. Mais si l’échange ne pouvait se faire, elle n’insistait pas, mettant un terme au contact en se levant pour une occupation quelconque, ou par une douce pression de la main sur l’épaule ou le bras de la vieille femme. Elle s’astreignait à rester au moins une heure dans la chambre, mais lorsque François était présent, elle attendait patiemment qu’il donne le signal du départ. Elle se tenait alors en retrait, évitant de troubler l’intimité de la mère et du fils, se sachant écartée du mystère qui les unissait. Elle partait toujours avec soulagement, retrouvant sa liberté à l’air libre, profitant d’être en ville pour faire une course ou deux, ou rentrait avec François, pressée de retourner à son troupeau.

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Annette, la sœur de François, habitait à une journée de voiture ; cadre commercial dans l’informatique, elle n’avait que peu de temps libre. Elle vint deux fois au cours de l’hospitalisation de sa mère. Une première fois le surlendemain de son accident, une seconde fois à Pâques, profitant du week-end prolongé. Le frère et la sœur en profitèrent pour parler de l’avenir.

François était radicalement opposé à un long séjour en maison de retraite. Il tenait absolument à ce qu’elle finisse sa vie là où elle avait toujours vécu. Il admettait que si elle devenait complètement grabataire un jour, une autre solution serait peut-être nécessaire. Mais il exigeait qu’elle revînt chez elle dès sa sortie de la maison de convalescence. Il était certainement possible d’obtenir une aide pour les soins infirmiers ou certains gestes de la vie quotidienne. Lui-même serait présent aux côtés de sa mère, il ferait le nécessaire pour qu’elle ne manque de rien. Et que dirait-on d’eux si son fils la plaçait dans un des ces mouroirs ?...

Annette réfléchissait. Elle savait que, si sa mère revenait à la maison, la charge échoirait à François et à Sylvie ; on le lui reprocherait un jour. Si par contre elle partait en maison de retraite, les contraintes seraient bien mieux équilibrées entre elle et son frère. Elle avait un peu honte de ces pensées, certainement égoïstes. Elle aurait pu dire qu’il fallait trouver un équilibre entre les préoccupations, les besoins des deux générations ; que la solution de l’hébergement familial peut sembler une évidence pour qui aime sa mère, mais que les contraintes sur le long terme pouvaient devenir trop lourdes à supporter ; que les maisons de retraite de nos jours n’avaient rien à voir avec les hospices de l’ancien temps ; qu’on pourrait au moins aller en visiter une ou deux, juste pour voir ; que les temps avaient changé, et qu’il paraissait naturel dans notre société de libérer des lourdes charges ceux qui devaient travailler dur pour vivre…

La véhémence de François interdisait l’idée même d’émettre une quelconque objection, ni même une question. Obstiné, irrité, il imposait le silence.

Sylvie écoutait son mari avec effarement. Comment imaginer la vie à la maison avec une impotente et un mari débordé de travail, que son éducation rendait de toute façon incapable de refaire un lit ou de débarrasser une table ? Non seulement la malade ne pourrait plus l’aider, mais il faudrait qu’elle, Sylvie, rajoute cette charge à un emploi du temps déjà rempli…

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Il fallut aménager la maison, qui fort heureusement, était entièrement de plain-pied. Le couloir qui conduisait à la chambre de la grand-mère aurait été malcommode pour un éventuel fauteuil roulant ; elle fut donc installée dans l’ancienne chambre de l’un des enfants, proche du séjour et de la cuisine. Le problème des sanitaires était le plus embarrassant. Finalement, le plus simple fut de construire une nouvelle salle de bains dans un débarras, une ancienne crèche, jouxtant l’habitation. Avec une vaste douche à l’italienne, dans laquelle on pouvait installer une chaise, et des toilettes surélevées, un joli carrelage clair, la lumière du jour par une fenêtre percée dans le mur, c’était parfait. Il fallait certes descendre une marche pour y accéder, mais c’était tout à fait acceptable.

Les travaux avaient été bien synchronisés avec la convalescence de la malade. Elle revint chez elle dans les meilleures conditions. Elle avait le sourire en retrouvant ses murs, son chez-elle, l’ambiance familière de son logis. Ses yeux brillèrent de contentement en découvrant les aménagements réalisés pour elle par ses enfants.

C’était un vendredi à quinze heures, le moment le plus favorable auquel avait pu consentir la maison de convalescence. Sylvie s’était libérée de toutes les tâches – sauf la traite du soir – afin d’être présente pour le reste de la journée. Le goûter était prêt, ce fut une petite fête, François ouvrit même une demi-bouteille de vin pétillant pour l’occasion. Il repartit rapidement au champ, laissant les deux femmes seules à la maison.

La grand-mère était toujours sur son fauteuil roulant, car le siège installé à son intention dans le séjour était trop bas. Personne n’y avait pensé : elle aurait peut être pu s’y assoir, mais elle aurait eu beaucoup de peine à s’en extraire.

Sylvie débarrassa la table silencieusement. La conversation avec sa belle-mère était très laborieuse, car son élocution ne n’était guère améliorée depuis son accident. L’interprétation des ses borborygmes exigeait une attention incompatible avec toute autre activité. S’interrompant quelques instants, Sylvie voulut ainsi lui donner des nouvelles des enfants. Ce ne fut possible qu’en s’asseyant face à elle, et en guettant les réactions montrant qu’elle avait compris. Elle comprenait très bien d’ailleurs, et en exprimait clairement de la satisfaction, mais ne pouvait rajouter aucun commentaire. Les regards des deux femmes se croisèrent ; chacune avait compris : les échanges se réduiraient presque uniquement aux gestes de la vie quotidienne, nécessitant seulement quelques vocables ou quelques signaux faciles à déchiffrer.

A l’heure de la traite, Sylvie s’échappa presque joyeusement, mais revint immédiatement. Et si elle avait un besoin naturel ? En s’agrippant, sa belle-mère put descendre la marche conduisant aux toilettes, mais Sylvie dut relever sa jupe, descendre ses bas jusqu’aux genoux, puis sa culotte, l’aider à s’installer sur la cuvette, lui tendre un papier quand ce fut terminé, la main valide assurant heureusement l’autonomie pour ce geste intime, remettre la culotte et les bas. Remonter la marche fut le plus difficile ; Sylvie accompagna l’effort maladroitement, en soulevant à moitié l’impotente sous l’aisselle. Un gémissement… Elle comprit que le geste, étirant l’épaule, avait été douloureux pour la malade. Il faudrait apprendre. Elle repartit enfin vers l’étable, préoccupée.

Elle revint de la traite au moment où son mari entrait le tracteur dans la cour de la ferme. Dans la matinée, elle avait eu le temps de préparer le souper, il suffisait de réchauffer. François coupa le jambon de sa mère dans son assiette et veilla à ce qu’elle ne manque de rien durant le repas. Après le dessert, il s’installa dans son bureau pour noter les interventions de la journée et préparer le travail du lendemain. Quand il revint, Sylvie avait débarrassé la table et rangé la cuisine. Elle avait aussi conduit sa belle-mère aux toilettes et se dirigeait avec elle vers la chambre pour la coucher. Ce ne fut pas trop pénible. Elle la déshabilla avec douceur, songeant à son erreur de l’après-midi. François vint enfin embrasser sa mère, lui dire quelques mots gentils, heureux de la voir revenue.

Le lendemain, samedi, fut pénible. Sylvie savait bien que tout deviendrait plus compliqué, mais n’avait pas vraiment pris la mesure des difficultés à venir. Le début de matinée, la traite et les soins aux vaches furent identiques à l’habitude. La belle-mère dormait encore. Comme à son habitude, Sylvie repassa ensuite par la maison. Il fallut lever la vieille dame, l’habiller, l’installer dans son fauteuil roulant, lui faire un brin de toilette dans la salle de bains du couple ; c’était plus simple à cause de la marche de l’autre salle de bains. La préparation du petit déjeuner était moins simple, mais cela demanda encore une bonne demi-heure. Il était presque dix heures, et Sylvie entendait les veaux qui commençaient à meugler, réclamant à manger. Elle se précipita, laissant sa belle-mère devant son bol et ses tartines. Elle ne revint qu’à onze heures passées, car un des veaux s’était un peu blessé ; il avait fallu l’isoler, préparer une litière propre, désinfecter la plaie, le nourrir séparément… François était dans la cuisine. Il s’était versé un café en ronchonnant un peu. Sylvie avait prévu les courses au supermarché, mais il était trop tard, car elle devait encore préparer le repas. Elle téléphona au club de macramé où elle avait ses habitudes le samedi après-midi, pour annoncer qu’elle serait absente. Elle n’aurait sans doute pas le temps non plus de jeter un coup d’œil à la comptabilité. Tant pis, au lieu de cela, elle irait faire les courses.

En épluchant les légumes, en dressant la table, elle songeait qu’elle allait changer les habitudes alimentaires. La famille devrait s’habituer aux plats cuisinés ; la soupe et les légumes frais seraient pour les jours où on aurait le temps.

L’après-midi, elle revint des commissions assez tôt pour aller voir le veau blessé, puis se poser un peu. Elle s’était arrêtée chez le traiteur, appliquant immédiatement ce qu’elle avait pensé le matin. Au moins, elle avait le repas tout prêt pour le soir et le dimanche midi. Au milieu du monologue qu’elle adressait à sa belle-mère, son regard s’arrêta sur l’appui de la fenêtre. Avec un regard rasant, on ne voyait que la poussière qui s’y était déposée. Le ménage durant l’absence de la malade avait été plutôt bâclé. Aujourd’hui, elle voyait qu’elle n’allait plus pouvoir se contenter d’un à peu près. Et les vitres, mon Dieu, les vitres qu’il fallait laver !...

C’était déjà l’heure de la traite du soir. Craignant de se retarder, elle passa immédiatement après voir les veaux. Tout allait bien, heureusement. Quand elle rentra, François était déjà là, assis, commentant le journal devant sa mère intéressée. Déjà bien organisée, Sylvie servit rapidement son plat cuisiné, puis conduisit la vieille dame aux toilettes, et la coucha enfin. Elle laissa ouverte la porte de la chambre, croisant sur le seuil François qui allait lui souhaiter une bonne nuit…

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La vie s’organisa peu à peu. Tout était devenu difficile pour Sylvie. Son travail à la ferme ne s’était pas allégé et celui de la maison s’était alourdi. Elle n’en avait jamais parlé à François, mais les soins corporels à sa belle-mère lui étaient particulièrement pénibles. Pour faire pipi, ça allait encore à peu près, mais au-delà, c’était très désagréable : il fallait la suppléer dans des gestes qu’elle ne pouvait plus exécuter elle-même et que Sylvie trouvait répugnants. Pour la douche, c’était la même chose. Elle se forçait à déshabiller cette vieille femme, à la nettoyer, en allant chercher jusqu’aux replis les plus secrets de ce corps dont elle n’avait jamais imaginé approcher l’intimité, souvent au milieu d’odeurs déplaisantes. Ces opérations se faisaient dans une gêne, une humiliation réciproques…

La dépendance de la grand-mère s’aggravait. Insensiblement, ses gestes perdaient de l’ampleur, de la précision, certains devenaient douloureux. Sylvie avait senti d’abord qu’elle faisait des efforts pour obliger ses membres à obéir. Cependant, peu à peu, le découragement s’installa dans cet organisme fatigué. Les gestes se firent seulement ébauchés. La parole elle-même se perdit, car belle-mère et bru s’étaient accoutumées à des automatismes qui au fil du temps se firent purement techniques, froids et sans affection.

Elle ne quitta plus la chaise roulante, même pour s’assoir dans le luxueux fauteuil qu’on lui avait acheté, et dont le mécanisme électrique lui permettait de se relever presque seule. Devenu encombrant, il fut relégué dans une pièce éloignée, ce qui dégageait une place pour la belle-mère, en face de la télé, allumée à longueur de journée sur des programmes insipides qu’elle ne regardait plus.

Constamment bousculée, Sylvie courait en tous sens. Elle avait maigri, son regard s’était enfiévré. Il lui arrivait à présent de s’appuyer sur la table lorsqu’elle traversait la cuisine pour une raison ou une autre. Elle y reconnaissait une posture de sa propre mère, paysanne infatigable, qui avait négligé sa féminité et sa santé afin de pourvoir sans jamais faillir aux besoins de sa famille et aux nécessités de l’élevage, et dont le corps s’était cassé en deux bien avant le vieil âge.

« Je n’en peux plus », avait-elle dit un jour à François. « C’est trop dur, il faut faire quelque chose… »

« Quoi ? Elle est bien avec nous, que veux-tu qu’on change ? Si tu es fatiguée, il y a des choses pas trop importantes que tu peux arrêter ou bien t’organiser un peu mieux… »

Il était retourné à ses occupations. Il ne s’était jamais trouvé dans la maison à l’heure de la douche et encore moins celle des excréments. Il ne connaissait sa mère que propre et parfumée. S’en était-il seulement rendu compte ? Il lui restait très attaché, l’embrassant à chaque fois qu’il passait à la maison, n’oubliant jamais de lui souhaiter une bonne nuit lorsque Sylvie l’avait couchée. Il était même plus attentionné qu’avant l’AVC, et se trouvait certainement une bonne conscience lorsque, le dimanche après-midi, il poussait son fauteuil sur les chemins des alentours, le long des champs qu’il n’avait pas eu le temps d’inspecter dans la semaine.

L’été suivant fut une libération pour Sylvie. Sa belle-sœur Annette et son mari s’étaient installés dans la maison de vacances qu’ils avaient conservée à proximité. Il fut convenu que la grand-mère y séjournerait durant les trois semaines de leur présence. Durant cette période, les journées de Sylvie étaient toujours bien remplies, mais elle était moins pressée ; elle pouvait consentir un contretemps, par exemple intervertir deux tâches quand c’était nécessaire ; elle put s’attarder à table, se resservir un café, lire le journal, prendre un peu plus de temps avec les veaux, qu’elle aimait taquiner et caresser. L’association de macramé fermait ses portes en été, mais elle put s’y remettre un peu en solitaire, tranquille, à mi-ombre sur la terrasse …

Le retour à l’ordinaire fut brutal pour les deux femmes. Le rythme effréné parut encore plus épuisant à la plus jeune. Quant à la vieille, il lui fut désagréable d’être abandonnée par sa fille pour retomber sous le gouvernement de sa bru. Les automatismes du quotidien devinrent résolument froids, contraints. La vie à la maison devint silencieuse, terne et grise, plus encore aux moments où, tous trois dans la même pièce se frôlaient en s’évitant, avertis par une onde indécelable de la frontière nouvelle qu’ils ne pouvaient plus franchir.

François avait lui aussi repris son rythme ordinaire. Il avait un peu négligé les travaux secondaires pour passer un peu de temps auprès de sa sœur et de sa mère durant l’été. Il fallait rattraper le retard. Le temps lui manquait pour s’attarder sur les occupations de son épouse, il ne remarqua pas le changement d’atmosphère.

La santé de la vieille femme continua de se dégrader. Elle se mouvait avec peine. L’aider devenait physiquement de plus en plus difficile pour Sylvie. Il lui était plus aisé de pousser les vaches dans le couloir de traite pour qu’elles se placent comme il faut. Au moins, elles remuaient d’elles même leur lourde masse dans le bon sens quand elles avaient compris ce qu’on attendait d’elles. Mais la belle-mère se comportait de plus en plus comme un poids mort. Bien sûr, n’était pas de sa faute, pas entièrement de sa faute, pensait Sylvie. Elle n’en pouvait plus, vraiment plus.

Sa fatigue morale se nourrissait de sa fatigue physique.

La première crise de larmes de Sylvie contraria François. Ce soir-là il fut obligé de faire chauffer le repas, heureusement préparé d’avance. Il dut aussi aider Sylvie pour accompagner sa mère aux toilettes, et l’assister pour le coucher.

Le lendemain matin, renonçant à un labour, il entreprit lui-même les démarches pour obtenir une aide à domicile.

Une semaine plus tard, une dame venait tous les jours pour le lever, la toilette et le coucher.

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Il était temps : la pauvre bonne femme devenait incontinente. Ce fut peu de chose au début, quelques pertes urinaires seulement. Mais Sylvie fut soulagée de ne plus être en première ligne pour y faire face. C’était déjà assez pénible, et à vrai dire presque honteux, de se rendre à la pharmacie pour acheter des protections…

Les tâches quotidiennes étaient moins prenantes. Le soutien à domicile représentait deux heures bien remplies. C’était autant de gagné. Les habitudes de plats cuisinés restèrent en vigueur. Le temps repris fut consacré à l’élevage. C’était indispensable, car les performances de l’atelier veau commençaient à se ressentir des absences et de la fatigue de la patronne.

Cependant, semaine après semaine, il apparut à Sylvie qu’elle devait de nouveau reconsidérer son organisation. Elle avait certes moins de travail auprès de la vieille, mais celle-ci réclamait davantage de présence.

Elle s’exprimait pourtant de moins en moins. On voyait bien dans ses yeux qu’elle conservait toute sa lucidité, mais elle avait perdu les quelques facultés de langage qui subsistaient encore. Son bras valide bougeait de plus en plus faiblement. Sa bouche, complètement déformée à présent, laissait continuellement échapper un fil de salive. On avait pris l’habitude de glisser sous son menton une serviette que l’on changeait plusieurs fois dans la journée. Elle se tenait de plus en plus penchée dans son fauteuil et il était souvent nécessaire de la relever, pour son propre confort, et pour éviter la chute. Tout cela demandait une attention constante. François était loin dans les champs, d’autant plus absent qu’il supportait mal la déchéance de sa mère. Comme tous les jours depuis l’AVC, c’était Sylvie, dont l’occupation professionnelle était proche de l’habitation, qui veillait, passant plusieurs fois dans la matinée et dans l’après-midi, vérifiant que tout allait bien. Elle s’astreignait à rester un moment avec la vieille, un peu par gentillesse évidemment, un peu par pitié, un peu par correction, et parce qu’elle ne voulait pas donner l’impression d’abandonner cet être dont elle s’était détachée au fil du temps.

Les fêtes de fin d’année furent un nouveau répit. Annette était revenue dès le lendemain de Noël. Il faisait trop froid, et le séjour était trop court pour qu’on pût installer la malade dans la maison de campagne, mais les deux belles-sœurs se relayèrent auprès d’elle. Sylvie en sut gré à Annette, silencieusement : leurs conversations se tenaient aux besoins du service ou aux banalités convenues sur la vie et la mort. Comment Sylvie aurait-elle pu échanger plus avant avec la sœur de son mari ? Ses pensées la ramenaient obstinément vers l’avenir de son couple, à présent défait sous les vagues d’un quotidien réduit au service d’une presque morte.

Annette rejoignit sa famille dès le nouvel an. Et la vie reprit à la ferme, plus pesante que jamais.

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Quatre mois s’écoulèrent encore.

La lucidité avait maintenant quitté le regard de l’impotente. Elle regardait, mais ce qu’elle voyait semblait n’avoir pour elle aucune signification. Parfois cependant, son regard perdait sa fixité, et on la sentait présente encore auprès de son fils ou de sa belle-fille. Elle ne pouvait plus manger seule. Sylvie et François se relayaient au cours du repas pour lui tendre la cuiller. Son incontinence s’était aggravée. Il arrivait maintenant à Sylvie, lorsqu’elle entrait dans la maison de se sentir agressée par la même odeur qu’elle avait parfois remarquée, au contact d’autres personnes âgées, ou dans les couloirs d’une maison de retraite. Il fallait tolérer cette malpropreté jusqu’au passage de l’aide à domicile.

« Tu ne crois pas qu’il faudrait envisager un placement ? » se risqua-t-elle un jour à demander à François.

« Ma mère n’ira pas à l’hospice, on s’en occupera jusqu’au bout !... »

« Alors, tu t’en occupes demain, moi, j’ai autre chose à faire ! »

Elle s’échappa, craignant de crier l’irréparable.

Asservie, elle avait accepté de porter seule la charge de travail. Ayant renoncé à ses loisirs et aux quelques réunions d’agricultrices qui la sortaient de son quotidien, elle s’était isolée, enchaînée à une étrangère désormais, une femme qu’elle craignait de bientôt haïr.

Pour sa mère, pour les convenances, pour son orgueil, parce qu’elle lui a appris que ça ne se fait pas, son mari l’avait sacrifiée. Sa mère en maison de retraite, il n’en voulait pas, mais faire souffrir sa femme lui convenait très bien. Elle était l’esclave d’une famille dont elle ne voulait plus, elle était coincée. Elle aurait voulu partir, elle ne pouvait pas, la ferme était à eux deux, ils travaillaient ensemble, ils étaient enchaînés. Et il ne voyait rien, il ne comprenait rien, ne voulait rien comprendre...

Ce fut sa deuxième crise de larmes, et sa seule révolte. Le lendemain, elle reprit le fardeau.

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Un matin, la vieille fut trouvée morte dans son lit.

  • « Elle a compris, » se dit Sylvie, « mieux que les autres. »

Les obsèques furent banales, ni plus ni moins tristes que toutes les autres obsèques de vieilles personnes, banales…

« Elle a fait son temps… »

« Il vaut mieux comme ça, elle souffrait trop… »

« Vous croyez qu’elle se rendait compte ?...

« Elle est soulagée, maintenant… »

Une immense tristesse pour François.

Une immense lassitude pour Sylvie, l’impression de se mettre à quatre pattes, à genoux dans la lumière, après avoir rampé des heures dans un angoissant souterrain…

La vie reprit à la ferme, sans commentaires. Chacun avait son travail. Il suffisait de continuer, sans trop se poser de questions.

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« Quand même, » dit un peu plus tard à François un de ses amis d’enfance, « Je t’admire d’avoir gardé ta mère à la maison, avec sa maladie, ça n’a pas dû être facile… »

« J’ai fait ce que je devais faire, » répondit François

Sylvie le regarda, le regard agrandi par la surprise…


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