canardbleu

Pastis

mardi 22 septembre 2015 par Maurice Guéguen

Germain aurait pu vivre encore longtemps chez lui, même avec sa femme. Mais elle était partie quand les enfants étaient devenus grands.

Elle avait obtenu le divorce. Tous les torts étaient pour Germain, à cause de l’alcool et des coups. Il avait fallu vendre la maison. Ses enfants lui avaient tourné le dos. Il s’était retrouvé seul dans un taudis prêté par un ami d’autrefois. La dégringolade avait continué, la pauvreté, puis la misère, la maladie, et la vieillesse prématurée… A soixante huit ans, c’était une loque. On l’avait mis en maison de retraite.

Les premiers temps, il allait et venait dans les couloirs. Il s’asseyait dans le hall pour observer le trafic des fauteuils roulants, des déambulateurs, des chariots de toutes sortes passant d’un couloir à l’autre, attendant l’ascenseur.

Evidemment, on lui avait interdit l’alcool. Le manque était douloureux malgré les substituts et les médicaments. Il sentait parfois un grand creux dans l’estomac, une avidité qui remontait dans l’œsophage et la gorge, qui lui desséchait la bouche. Il en tremblait, faisait mécaniquement le geste de saisir un verre et laissait retomber la main… La sensation pouvait s’estomper, puis revenait, une fois, dix fois dans l’heure… C’était épuisant.

Certains jours, il en était hagard. Le manque tournait à l’obsession. Il était tendu jusqu’à la crispation de tous ses muscles vers ce seul objectif : boire... Une fois, il en était devenu presque dangereux ; on l’avait attaché sur son fauteuil. Cela ne s’était pas reproduit ; les médecins savaient apaiser ces douleurs.

Il avait bien songé à partir, mais ses jambes ne le portaient pas plus de quelques mètres. Et derrière les chariots de médicaments et de linge sale, il sentait des regards qui l’épiaient. Toutes ces silhouettes blanches, bleues, vertes essayaient de donner le change, mais elles le surveillaient. Il voyait tous les jours des vieux se faire pousser de ci, de là, dans un sens, dans l’autre. Leurs visages n’exprimaient rien, ni gaité, ni tristesse. Ils faisaient comme lui, étaient conduits aux lieux autorisés pendant les heures autorisées.

Pourtant certains, à l’heure du repas, avaient le droit de boire du vin ou du cidre. Il leur en voulait. Ils avaient su s’y prendre pour se faire bien voir.

A la longue, il en était venu à haïr ces couloirs, ces chariots, ces fauteuils, ces silhouettes… Il avait refusé de se lever. Il mangeait encore un peu, quand il avait vraiment faim. Il se détournait quand on lui apportait son plateau, il ne répondait ni aux sourires, ni aux questions, ni aux commentaires La plupart du temps, il ne savait pas qui était venu lui apporter son repas, et il mangeait quand il était seul dans sa chambre.

Les seules personnes dont il était obligé de tenir compte étaient les infirmières et le médecin. Ceux-là exigeaient de le voir, de l’entendre, de le toucher même.

Un jour, il avait vu arriver une personne qu’il n’avait jamais vue. Une dame qui lui avait demandé ce qu’il aimait autrefois, quand il était chez lui. C’était nouveau, il s’était laissé surprendre. Il avait répondu : « les chats, les lapins… ». La dame était partie, puis revenue deux jours plus tard.

− « Un chat ou un lapin, ce n’est pas possible ici », avait-elle dit, « mais si vous voulez, vous pourriez vous occuper d’un poisson rouge. Ca vous intéresse ? »

Cette fois-là, il ne s’était pas fait avoir. Il n’avait rien répondu et s’était tourné dans son lit, de l’autre côté.

Elle était revenue :

− « Vous vous en occuperiez, vous lui donneriez à manger. Un poisson rouge, ça ne parle pas, mais ça vit. J’en ai un à la maison. Je l’appelle Georges. Je crois qu’il m’aime bien. En tous cas, moi, je l’aime bien, il me tient compagnie quand je suis seule… »

Et une autre fois :

− « Ce qui est bien avec Georges, c’est qu’il ne parle pas, il n’est pas embêtant, il ne pose pas de questions, je peux lui raconter ce que je veux, moi ça me vide la tête, et lui, ça a l’air de lui plaire… »

Et encore :

− « Hier, Georges n’était pas content, j’ai dû m’absenter : il n’a pas mangé de toute la soirée et de toute la nuit. Il m’attendait quand je suis rentrée. Je suis certaine qu’il m’a reconnue. Vous comprenez, il compte sur moi ! »

Mais Germain restait insensible. Il ne voulait pas voir cette femme, et encore moins lui répondre. Ces histoires de poisson rouge étaient vraiment ridicules !... Et jour après jour, il restait dans le coton de sa mélancolie. Cependant, au moment de s’endormir, parfois au sortir de sa somnolence, une carpe, une truite semblaient surgir et traverser le champ de sa conscience. Jour après jour, rêve après rêve, il finit par se laisser toucher de leurs éclaboussures. Il passa un week-end affreux, où seul dans sa chambre, exceptées les exaspérantes intrusions des repas et des soins, la pensée des poissons l’obséda davantage même que l’idée de boire. Dès le dimanche soir, il se prit à attendre le lundi matin, en espérant que sa visiteuse ne l’aurait pas oublié. Il fallut attendre le lundi après-midi, mais elle vint, et la proposition tenait toujours.

− « D’accord pour un poisson, mais je veux le choisir. » Il s’agissait de ne pas paraître céder, et de bien signifier au contraire que l’on parlait bien de son poisson à lui.

Rendez-vous fut pris pour le lendemain. Christine - elle avait un nom, finalement - l’emmena dans une grande jardinerie, un magasin comme il n’en n’avait jamais vu, avec des plantes, des outils, des pots de fleurs, et tout un coin avec des oiseaux, des souris, des rats, et donc des poissons.

Il ne fallait pas dépasser le budget fixé par la curatelle. Un bocal tout rond, pas trop grand (18,75 €), une très jolie ruine de château fort en plastique, orange et vert pomme (12,90 €), une algue vert sombre, toujours en plastique, pour poser à côté du château fort (4,50 €), et un poisson rouge. Le choix du poisson fut le plus compliqué. Fasciné par les chatoiements de l’aquarium, Germain ne parvenait pas à se déterminer. Ceux qui avaient de grandes nageoires ondulantes l’attiraient beaucoup, mais on lui dit qu’ils étaient un peu fragiles. D’autres étaient trop grands. Certains, très colorés, auraient fait dépasser le budget fixé, ou alors, il aurait fallu abandonner le château fort. Finalement, Germain fixa son choix sur un poisson plus petit que beaucoup d’autres, mais avec deux couleurs : blanc et rouge clair, presque orange (4,35 €). Il avait l’air curieux et bougeait beaucoup.

Au total, cela faisait 39,50 €, juste sous la barre fixée par la curatelle.

Dans la queue, devant la caisse, Christine s’exclama : « On ne lui a rien acheté à manger ! »

Il fallut retourner à l’animalerie. La boîte de flocons n’était pas très chère (5,50 €), mais on allait dépasser le budget. A l’idée d’abandonner son château fort ou son algue en plastique, Germain se renfrogna. Christine, qui ne voulait pas faire face à des trépignements, ni surtout gâcher la fête, assura qu’elle paierait la différence de sa poche.

Ils sortirent du magasin, Germain tenant d’une main le sac en plastique avec le poisson à l’intérieur, et de l’autre son château fort orange et vert.

A la maison de retraite, on eut tôt fait de débarrasser la petite table de desserte. On y installa le bocal, et à l’intérieur la ruine du château avec l’algue. On versa de l’eau du robinet. Il fut assez compliqué d’expliquer à Germain qu’il valait mieux attendre le lendemain matin pour y mettre le poisson, de façon à laisser l’eau se poser à la bonne température et perdre son chlore. Christine jura que ce n’était pas grave s’il ne mangeait pas ce soir. Elle promit de revenir le lendemain matin pour terminer l’installation.

Germain passa la soirée à regarder son poisson dans son sac en plastique. Il était impatient de le voir nager dans son bocal. Il s’aperçut à peine que le repas était entré dans sa chambre. Il mangea de bon appétit et poursuivit sa contemplation jusqu’à l’heure du coucher.

Christine n’avait pas menti. Elle arriva à neuf heures ; Germain l’attendait. Ils versèrent doucement le poisson avec son eau dans le bocal.

− « Ce poisson, il faudrait lui donner un nom !... » dit Christine. − « Pastis », répondit Germain, « il s’appellera Pastis. » − « Vous êtes sûr ? Pastis ? » − « Moi, j’aimais bien le Pastis, avant… »

Pastis commençait déjà à tourner dans le bocal. Germain versa quelques copeaux de nourriture sur la surface de l’eau. Pastis les repéra immédiatement et se précipita pour son premier repas à la maison de retraite. Il avait l’air content. Germain était un peu déçu qu’il ne s’intéresse pas au château fort, mais ce n’était pas très important. Il regardait son poisson tourner, et le poisson le regardait à chaque fois qu’il passait devant lui.

A midi, il lui donna encore à manger, avant de passer lui-même à table, et encore à deux heures. Pastis tournait toujours, il tourna tout l’après-midi. Il eut droit à une nouvelle ration de flocons avant le goûter, et après le goûter, puis avant le repas du soir et encore après, et encore au moment du coucher. Il mangeait de bon appétit ; cela faisait plaisir à son maître.

Germain passa la journée du lendemain à contempler son ami qui tournait. Il ne cessait son manège que pour gober à la surface les flocons de nourriture qui nappaient périodiquement l’eau du bocal. Il ne s’intéressait ni au château fort, ni à l’algue en plastique, mais cela n’affectait plus Germain, fasciné par la danse du petit poisson.

− « Il s’appelle Pastis », dit-il à la dame qui accompagnait son repas de midi. Celle-ci s’approcha un peu, et il lui fit un peu de place pour qu’elle puisse l’observer. Elle dit qu’elle le trouvait joli et sympathique ; Germain sourit sans quitter Pastis des yeux.

La dame du soir s’y intéressa aussi. Elle avait elle aussi des poissons chez elle, mais qui nageaient dans une eau plus chaude. Elle en avait de toutes les couleurs. Germain lui posa des questions, il aurait bien voulu voir son aquarium. Il n’aurait jamais imaginé que le monde des poissons était si complexe. L’aide soignante répondait à ses questions, et il en avait toujours des nouvelles : qu’est ce qu’ils mangeaient ? Est-ce qu’ils avaient des petits ? Est-ce qu’ils se battaient ? Comment ils s’appelaient ?... Elle avait réponse à tout. Elle était ravie qu’on s’intéresse à sa propre passion. Quand il fut temps de quitter la chambre, elle promit de revenir le lendemain ; elle conseilla de ne pas trop donner à manger à Pastis, qui n’avait probablement plus faim.

Germain était très satisfait de sa journée, surtout de sa soirée. Il se coucha content, après avoir donné juste un peu à manger à Pastis, malgré les recommandations.

Quand il se leva le lendemain, Pastis ne tournait plus. Il flottait à la surface de l’eau, inerte. Germain le toucha du doigt, avec précaution, mais cela ne changea rien.

Pastis était mort.

Germain s’assit devant le bocal les yeux fixes sur son ami mort, puis s’étendit sur son lit et n’en bougea plus.

L’aide soignante aquariophile fut appelée, mais que pouvait-elle faire ? Elle pensait que le petit poisson avait trop mangé. Elle demanda à Germain si on pouvait vider le bocal et nettoyer. Pas de réponse. Elle vida donc le bocal, le nettoya, et le rangea avec le château fort et l’algue en plastique dans le fond du placard.

Christine vint dès qu’elle fut informée du drame. Elle n’obtint pas davantage de réponse, et ne put rien faire pour guérir le chagrin de Germain.

Ainsi se termine l’histoire de Pastis.

Germain est toujours à la maison de retraite. Il a fini par sortir de sa léthargie, il sort de sa chambre, il va et vient dans le couloir et la salle commune. Son regard traverse les fauteuils roulants, les déambulateurs, les chariots de médicaments, de linge propre ou sale, ou de n’importe quoi. Il prend ses repas à la salle à manger. Il avale ses médicaments sans rechigner.

Comme il ne dit rien à personne, comme il ne fait pas d’histoires, tout le monde l’aime bien.

Maurice Guéguen, 2015


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