canardbleu

Maison

mardi 22 septembre 2015 par Maurice Guéguen

L’air était limpide, frais, le soleil de la fin d’été se jouait des légers nuages. Ce seraient bientôt les tempêtes d’équinoxe, mais pour l’instant, tout incitait à des escapades frivoles.

Il marchait sans difficulté. Il avait déjà parcouru au moins trois cents mètres depuis son pavillon, n’avait jamais autant marché depuis des mois. Au lieu de faire le tour par la grande entrée, qui donne sur la rue des Ursulines, il était passé par le petit portillon du boulevard Rabelais, un petit portillon bien commode, qu’il ne connaissait pas une semaine auparavant, et qui lui raccourcissait drôlement le chemin. Il allait bientôt tourner à droite, vers le pont du chemin de fer ; il faudrait ensuite prendre à gauche le boulevard Edouard Herriot, qui longeait la voie ferrée jusque derrière la gare, et il arriverait alors au bout de la rue Jules Rovien, sa rue.

C’était l’ancien quartier ouvrier, là où s’étaient construits d’une multitude d’ateliers lors de la révolution industrielle. Plus tard, au début du XXème siècle, s’était installée une usine métallurgique. Plus de sept cents ouvriers dans les années cinquante ! Les wagons arrivaient directement dans l’usine avec les fournitures, et repartaient chargés de chaudières domestiques et de chauffe-eau. Tout autour de l’usine, les ateliers de la première époque avaient prospéré. Les menuisiers, les charpentiers, les tôliers, les mécaniciens, les imprimeurs, les ferblantiers, les déménageurs, tout ce petit monde grouillait six jours par semaine. Il se souvenait de voir encore au lendemain de la guerre les voitures à bras revenir de la petite vitesse par la rue Rovien, tirées par des apprentis, chargées de toutes sortes de marchandises. Il se souvenait du bruit des marteaux et des scies, du souffle des machines à vapeur, puis de la stridence des premières machines électriques. Il se rappelait l’heure de la sortie, quand les ateliers se vidaient et que les cafés se remplissaient.

L’alcoolisme de comptoir l’avait frappé, lui aussi, comme presque tous ici…

C’est peut-être pour cela qu’il n’avait jamais quitté sa rue, ni son entreprise de messageries, où on avait fini par lui confier les menus travaux sans importance, parce qu’il fallait bien occuper ce fidèle vieux serviteur, juste un peu malade de la maladie du pays.

La retraite était arrivée, et il n’avait presque plus quitté son petit logement, 27 rue Jules Rovien. La maison était imposante. Ses trois étages dominaient un grand porche ouvert aux quatre vents, qui donnait sur une vaste cour intérieure. Il fut un temps où les camions hippomobiles entraient et sortaient, attendaient leur tour de chargement ou de déchargement, obstruant parfois l’accès à l’entrepôt situé au fond. Lorsque le trafic fut devenu plus intense et plus compliqué, il avait fallu déménager. Les appentis de la cour, les écuries, les bureaux, et même une partie de l’entrepôt avaient été aménagés en petits logements, pour les familles nouvellement arrivées, pour les jeunes ouvriers célibataires. Ils y restaient quelques semaines ou quelques mois, partaient quand ils avaient trouvé une habitation plus vaste et plus saine, étaient remplacés par d’autres…

Mais lui était resté au fond de cette cour, dans une maisonnette de deux pièces. L’eau courante et l’électricité étaient arrivées bien tard. Les toilettes étaient toujours dans la cour.

Au fil du temps, les logements de fortune s’étaient vidés de leurs locataires de passage. Les occupants de la grande maison sur la rue les avaient récupérés, en avaient fait des celliers, des garages, des débarras.

Lui était resté là, dans son réduit.

Un soir qu’il revenait du café de la Croix Rousse, au bout de la rue, il était tombé sous le porche. Ce n’était pas la première fois qu’il tombait, ce n’aurait pas non plus été la première fois si un voisin compatissant l’avait ramené chez lui cuver son mauvais vin jusqu’au lendemain midi. Mais ce soir là personne n’était passé.

C’était un soir de novembre, le 10 novembre exactement. Et le 11 novembre, personne n’est jamais pressé de se lever. Or la chute était mauvaise. Sa cheville le faisait terriblement souffrir, il n’avait pas pu se relever. Aussi était il presque midi quand on l’avait trouvé, affaibli, pris par le froid, affamé, délirant de douleur et d’ivresse mal cuvée.

On l’avait conduit à l’hôpital. On avait soigné sa cheville blessée. Une infection s’était déclarée ; la blessure suintait encore quatre mois après la chute. On l’avait gardé en maison de convalescence. Les services sociaux s’en étaient mêlés, avaient constaté l’état insalubre du logement. Etant donné sa détresse physique et sa dépendance alcoolique, on avait conclu qu’il fallait le sortir de là. Une curatelle avait été désignée. Et il avait été placé à la maison de retraite des Ursulines.

C’était le 20 mai dernier. Depuis, il avait du mal à s’y retrouver.

Premièrement, il n’avait plus rien à boire. C’était seulement le dimanche à midi qu’on lui versait un demi-verre de muscat, trois gorgées, des petites. Les premiers temps, il se jetait sur son verre et buvait tout d’un coup. Mais il souffrait alors de voir que les autres, dans la salle à manger, avaient encore leur verre plein. Il fallait supporter de les voir siroter leur apéro. Le supplice n’était pas long, cinq minutes pas davantage, car les rations étaient vraiment minuscules et les gosiers avides. Mais ces cinq minutes lui paraissaient aussi longues que la semaine, qui pour lui, commençait à midi cinq le dimanche après le muscat, pour s’achever le dimanche suivant à midi sonnant, quand on remplissait les verres.

Aussi, après quelques semaines avait-il modifié son approche de la jouissance. Il organisait les préliminaires : contempler le verre plein (à moitié plein) pendant quelques minutes, puis le humer, comme un vrai dégustateur, puis y tremper les lèvres pour sentir les arômes. Reposer le verre, le contempler encore, recommencer l’approche, plus lentement, ou plus vite, et dans ce cas patienter un peu plus longtemps avant de le reprendre. Et quand il ne restait plus que la moitié du muscat, tout boire d’un coup pour une petite explosion des sens. En pratiquant ainsi, il était parfois le dernier à terminer son verre.

Ensuite, il fallait attendre. Il attendait toujours. Il oubliait la grande attente, celle de l’apéro, en multipliant les petites attentes. Attendre le lever, l’heure des soins quand il se réveillait tôt, puis le repas de midi, puis le goûter, puis le repas du soir, servi à dix-huit heures. A dix-huit heures trente, la journée était terminée. Il aurait pu s’intéresser à attendre le coucher, et prolonger ainsi la soirée, mais le coucher n’était pas une échéance agréable. Il aurait pu aussi regarder la télé, mais il n’avait pas l’habitude de la télé. Il ne comprenait pas bien les programmes. Et puis c’était dans le salon, loin de sa chambre. Même s’il avait eu l’idée de faire installer une télé dans sa chambre, il n’aurait pas su comment s’y prendre, ni pour la demander, ni pour la faire marcher. Et de toute façon, il n’avait pas d’argent.

Il valait mieux se coucher tout de suite.

Tous les jours, il se demandait quand il allait pouvoir rentrer chez lui. Il avait compris qu’on l’avait d’abord soigné dans un hôpital, parce qu’il était blessé, qu’il avait mal, et qu’il fallait faire très attention à lui.

Quand il avait été moins blessé et presque guéri, on l’avait mené dans un autre endroit, avec moins de médecins, moins d’infirmières, moins de soins, mais plus de liberté, un joli parc avec de la verdure. Il ne pouvait pas encore marcher, mais il pouvait regarder le parc.

Maintenant, il était presque guéri, il pouvait marcher, il n’avait plus mal. Et on l’avait malgré cela conduit aux Ursulines, où il y avait davantage d’infirmières, davantage d’aides soignantes, et où il ne pouvait toujours pas faire ce qu’il voulait. Il savait bien que c’était la maison de retraite, il connaissait assez sa ville pour cela. D’ailleurs c’était plein de vieux, mais il ne se sentait pas concerné. On l’avait sans doute mis là par commodité, parce qu’il y avait une place libre, ou peut-être s’était-on trompé.

C’est pourquoi un jour, il avait demandé à la personne du matin : « Quand est-ce que je vais rentrer chez moi ? ». Et la personne lui avait répondu : « Ce n’est pas moi qui décide, monsieur Clumeau, je peux demander, mais pour l’instant, je crois que rien n’est prévu. Mais ne vous inquiétez pas, on va bien s’occuper de vous, et si vous avez besoin de quelque chose, il faut le demander. »

Il en avait profité pour demander un verre de vin, mais ça n’avait pas marché.

Il avait posé plusieurs fois la même question à des personnes différentes : « Quand est-ce que je vais rentrer chez moi ? » La réponse n’était jamais la même. Mais personne ne savait jamais rien, rien n’était jamais certain, tout allait toujours bien se passer, mais il ne se passait jamais rien.

Ce n’était pas normal. En principe, quand on guérit, on revient à la maison. Il se souvenait très bien d’un collègue de son entreprise qui était tombé la jambe sous un chariot. On l’avait sorti dans un sale état. Mais trois mois après il était revenu travailler comme avant.

Or lui n’avait à présent plus mal du tout, il marchait sans problème, il pouvait tout faire comme avant. Il n’y avait aucune raison pour qu’il reste aux Ursulines. Aussi, un jour de septembre, après la sieste, il avait décidé qu’il était guéri et qu’il était assez grand pour savoir ce qui était bon pour lui. Il était parti.

C’est ainsi qu’il était arrivé en face du 27 de la rue Jules Rovien. Rien n’avait changé. C’était rassurant.

La main au fond de sa poche tenait fermement la clef de sa maison, qu’on lui avait laissée, preuve qu’il avait bien fait de rentrer. Elle était ornée d’un porte-clef Electrolux. Ce n’était pas le plus beau de sa collection, mais il était très bien quand même, en métal chromé, reproduisant le logo de la marque, assez lourd dans sa veste.

Face au porche, il revoyait enfin sa maison, tout au fond de la cour, un peu sur la gauche. Une façade très basse, dont le crépi était largement écaillé, un toit de tuiles, celles que dans la région on posait sur les dépendances, deux petites fenêtres de part et d’autre d’une porte basse, grise. La masure s’appuyait sur le mur de ce qui avait autrefois été un entrepôt grouillant d’activité, aujourd’hui consacré à l’entreposage d’objets inutiles et encombrants, dont on ne voulait cependant pas se défaire. C’était le royaume des chats, ses chats. L’un d’entre eux était assis au milieu de la cour, l’air absent.

Satisfait de ce comité d’accueil, il passa sous le porche, traversa la cour. Atteignant sa porte, il en caressa le bois avant de glisser la clef dans la serrure et de pousser le vantail. L’électricité fonctionnait encore. Une terne lumière s’installa lentement, comme à regret, comme pour guider avec componction les ténèbres vers les recoins du taudis.

Le logis était vide, complètement vide. Rien d’autre que de la poussière, un balai oublié, quelques clous au mur, et l’évier fendu sur son bâti de plâtre dont le rideau de plastique avait lui-même été enlevé.

Il allait d’une pièce à l’autre, la cuisine, la chambre, la chambre, la cuisine, hébété, hagard. Plus rien, le néant… Où étaient sa table, ses chaises, son buffet, son beau buffet de châtaigner ? La crédence en était perdue depuis longtemps, car le plafond était trop bas pour l’utiliser. Mais c’était le seul meuble qui restait de ses parents, le dernier vestige. Et tout ce que contenait son buffet, sa vaisselle, ses couverts, son tire-bouchon (le tire-bouchon !), ses torchons, son ouvre-boîte. Dans l’autre pièce, plus de lit. D’accord, ce n’était pas vraiment un lit, c’étaient des caisses qu’il avait rabotées, embellies, accolées, avant d’y poser un vrai sommier à lattes, un véritable, et un bon matelas encore récent, le tout récupéré dans le hangar derrière. C’était le dernier aménagement qu’il avait réalisé, une fierté. Sa vieille armoire avec tout son linge avait également disparu, et le cadre au dessus du lit, une vieille photo panoramique de Lourdes, avec la basilique et les deux grandes rampes d’accès pour les pélerins. Plus rien sur les murs. Rien.

Soudain, il retourna violemment dans la cuisine, fixa le mur face à l’entrée. Il vit un rectangle de claire grisaille marquant l’endroit où était exposés ses porte-clefs. Il y avait eu là un cadre de liège qu’on lui avait donné presque neuf. Il y avait piqué des épingles et suspendu les pièces de sa collection. Elle était là depuis plus de trente ans. Comme dans toute collection, les pièces étaient d’inégale valeur. Il ne fallait pas considérer l’anneau avec son boîtier transparent sous lequel on avait inséré un petit papier coloré « Café - alimentation – M. et Mme Langlais – 16 rue de la Marne - ouvert tous les jours ». Celui-là ne valait pas grand-chose. Mais le petit camion en plastique « déménagements-messageries Fragel – gare de marchandises » ! Son patron lui-même, M. Etienne Fragel, le lui avait offert ; c’était aujourd’hui un porte-clefs rare. Et les autres ? « Ouest-Télégramme », en forme de journal plié, « Citroën », une toute petite DS19, « vêtements Damart », avec la neige qui tombait dans une petite boule…

Il aurait bien voulu s’assoir, boire un verre. Boire un verre. Où étaient ses bouteilles de vin ? Le placard avait été enlevé.

Il ne parvenait pas à comprendre ce qui s’était passé. Qui avait pu décider de tout lui prendre ? Qu’avait-on fait de ses biens ? Qui pouvait l’aider ? Il ne connaissait personne dans la haute…

Des larmes de rage et de désespoir coulaient sur son visage. Désemparé, il sortit dans la cour, revint après quelques pas pour reprendre la clef, à cause du porte-clefs « Electrolux », repartit et passa sous le porche pour la dernière fois.

Il reprit en sens inverse la rue Jules Rovien. Arrivé face à la petite vitesse, bien éteinte depuis longtemps, il apercevait le dôme de la gare des voyageurs. A sa gauche, c’était la passerelle qui enjambait les voies ferrées.

Et encore plus à gauche, il voyait la longue perspective du boulevard Edouard Herriot qui conduisait au pont du chemin de fer et plus loin, aux Ursulines.

Il reprit vie et courage. Tout n’était pas perdu. Il monta l’escalier de la passerelle. Une longue passerelle rectiligne, vieille et rouillée, bien utile pour les voyageurs, mais aussi pour les habitants du quartier qui l’utilisaient pour rejoindre le centre-ville au nord de la gare. Il s’arrêta au-dessus des voies. Le soleil avait fini de jouer avec les nuages. Il allait se coucher, si toutefois on ne lui avait pas pris ses meubles, songea-t-il en souriant tristement.

En sortant de la passerelle, on descendait la rue de la gare, avec d’un côté l’hôtel de police, de l’autre des hôtels. Le bas de la rue n’était qu’un boyau de circulation aux trottoirs étroits, bruyant et dangereux, redouté des piétons. Les commerces, les immeubles y étaient miteux, pour ceux qui n’étaient pas fermés ; certains étaient murés. Il fallait connaître.

Lui connaissait bien ce passage, et surtout le « Brestois », un bar d’habitués, naguère un hôtel. Le patron avait baissé pavillon depuis longtemps. Il se contentait du service minimum, juste pour vivre.

Le vieux entra et reconnut aussitôt l’ambiance de la fin d’après-midi. Les odeurs mêlées de la bière éventée et des cigarettes, car ici on se souciait peu des directives gouvernementales. De temps en temps, on aérait, c’était suffisant. Une dizaine de clients au maximum se pressaient dans l’étroit espace entre le bar et les petites tables accolées au mur. Il fallait se faufiler pour accéder au fond de la salle, un peu plus large. Sur le côté un escalier montait aux chambres d’autrefois. Aujourd’hui on entassait sur les marches une partie des réserves, des caisses de bouteilles, deux ou trois fûts de bière sous pression… C’était bien plus pratique que d’utiliser la trappe à l’ancienne et son échelle de meunier malcommode, plongeant dans la cave, qui n’abritait donc plus que la réserve du patron, celle des bonnes bouteilles. Une porte vitrée au fond de la salle ouvrait sur une cour noirâtre où l’on avait aménagé des toilettes à peu près règlementaires.

Il fallut quelques secondes après son entrée pour le brouhaha cesse. Derrière son comptoir, Gilbert, le patron, surveillait tout. Il le reconnut le premier : « Ah, ben merde, alors ! ». Ce fut la stupéfaction. Puis les exclamations.

« Miché, ouyou qu’ t’étais ? On n’a pas su ! On s’rait v’nus t’ voir ! Alors, ils t’ont viré, ils ont bien fait, tu s’ras mieux avec nous ! Viens boire un coup ! Gilbert, un rouge ! Allez, raconte ! T’as l’air tout drôle ! Pourquoi t’es tout drôle ? »

Il était tout drôle parce que depuis son accident, ils étaient les premiers qui parlaient son langage. Il prit conscience aussi qu’il avait reçus des centaines de sourires en quelques mois, mais qu’il entendait ce soir les premiers rires. On lui tapait sur l’épaule, pas trop fort, car on le savait fragile. On était content de le revoir. On s’exclamait, on riait, il redécouvrait la jovialité.

Ce verre de rouge sur le comptoir était là pour lui. − « J’ peux pas payer, j’ai p’us d’ sous… » − « Ca ne fait rien, celui-là, c’est pour Gilbert, nous on paiera les autres !... »

Il racontait, son accident, l’hôpital, les infirmières… « Elles étaient comment les infirmières ? C’est vrai qu’elles n’ont rien sous leur blouse ? » Et la grivoiserie le faisait rire. Il continuait, la convalescence, la chaise roulante, puis les premiers pas, les Ursulines… « Ah oui, les Ursulines, c’est triste là-bas, c’est qu’ des vieux, c’est pour mourir… ». Mais les rires reprenaient, et les verres de vin.

Il racontait toujours, s’était assis à présent, parce qu’il avait perdu l’habitude du comptoir. Il riait encore. Soudain, il prit conscience qu’on ne l’écoutait presque plus. Il était à sa table, contre le mur, les autres s’étaient retournés contre le bar, lui tournant le dos. L’un d’eux faisait parfois une réflexion en le regardant : « Sacré Miché, alors comme ça, tu t’es barré des Ursulines ? ». Et il racontait de nouveau, seul désormais. Cependant, les buveurs ne l’abandonnaient pas, ils le surveillaient avec une certaine tendresse, ils remplissaient son verre, un peu moins souvent quand même ; ils prenaient soin de lui ; il était revenu parmi eux. Maintenant, il écoutait leur conversation désordonnée.

− « Les bagnoles aujourd’hui, c’est trop cher, et puis ça tombe en panne, tu peux plus réparer, c’est que des ordinateurs. Moi, j’aurais l’argent, j’en achèterais même pas, ça vaut pas le coup ».

− « Le pont, ils vont le réparer, trois cents mille euros, non, millions, j’ sais plus. Moi, j’ l’aurais foutu en l’air. De toutes façons, y a rien à faire de l’autre côté ».

− « 0-0 contre Bastia, au prix qu’ils sont payés, n’importe quoi ! Hein, qu’est ce que t’en dis, toi, Miché, de la réparation du pont ?… »

Le premier client s’en alla vers huit heures, sa femme l’attendait peut-être. A présent, on remplissait le dernier verre, le coup de l’étrier, et on partait. Le tumulte s’apaisait. « Allez, salut Miché, tu r’viens demain, hein, tu nous racont’ras, allez salut ! »

Vers neuf heures, le bar était vide. Il avait trop bu d’un coup, la tête lui tournait, il avait faim. Le patron était embarrassé. Il aimait bien Miché, mais comment faire ? Il n’était pas du genre à appeler la police. Dans son métier, on n’aimait pas attirer l’attention. Il n’avait pas non plus le cœur à le ramener à la maison de retraite. Et en plus, Miché avait dit que sa maison avait été vidée, d’ailleurs, il ne savait même pas où il habitait, et dans l’état où il était, il aurait presque fallu le porter.

− « Allez Miché, on va manger un morceau, et après tu te coucheras là-haut, il y a des lits. Demain, on verra. »

Une omelette, une tranche de jambon, quelques pommes de terre qui restaient de midi, un croûton et un morceau de fromage. Ils mangèrent sans dire un mot.

Le patron souleva Miché aux trois-quarts endormi, assommé par les émotions et l’alcool. Il parvint à le soutenir pour enjamber les casiers obstruant l’escalier. Dans la première chambre du palier, on avait conservé l’essentiel de l’équipement hôtelier, une précaution pour les soirées trop arrosées. Le vieux fut couché tel quel, au chaud sous une couverture à peine poussiéreuse, bien bordée.

Le lendemain matin, le patron téléphona à la maison de retraite.

− « Qui ? Ah oui, M. Michel Clumeau, on l’a cherché toute la nuit. Où ça vous dites ? Au « Brestois », rue de la Gare ? On arrive ».

Quand l’ambulance s’arrêta devant le bar, le vieux dormait encore. Les infirmiers l’assirent, somnolant encore, sur leur chaise pliante pour descendre l’escalier. Le mouvement désordonné dans l’encombrement du passage acheva de le réveiller. Il prit conscience de ce qui l’attendait.

− « Gilbert, salaud, c’est toi qui les a appelés. Ils m’ont tout piqué, mes porte-clefs, mon tire-bouchon !... Salaud, pourquoi tu les as appelés ? Je ne veux pas y aller !.... »

Mais ils étaient trop forts, il ne pouvait rien faire. On le ramena à la maison de retraite. Un médecin l’examina tout de suite : il n’était pas malade, tout allait bien. On le réinstalla dans sa chambre. On lui donna des cachets, un calmant peut-être. Il resta toute la matinée dans son fauteuil, prostré. A midi, une aide soignante vint le chercher pour le conduire à la salle à manger. Elle était souriante, très gentille.

− « Vous nous avez fait peur, monsieur Clumeau. Il ne faut pas partir comme ça, ce n’est pas prudent. Venez avec moi, c’est l’heure du repas. »

Il secoua la tête. Il n’avait pas faim, il ne voulait pas bouger, il voulait d’abord comprendre. Où avait-on mis toutes ses affaires ? Qui avait fait cela ? Pourquoi ? Où pourrait-il aller à présent en sortant d’ici ?

− « Je ne veux pas manger, je veux mes porte-clefs et mon tire-bouchon, mon buffet, mon lit… »

− « Votre lit est là, à côté, monsieur Clumeau, pour la sieste tout à l’heure. »

Elle n’était pas méchante. Il savait que ce n’était pas sa faute. On lui disait d’être gentille, elle était gentille, on lui disait d’être polie, de dire « vous », elle était polie et elle disait « vous ». Il ne pouvait pas lui en vouloir vraiment, mais elle aurait quand même pu l’aider un peu…

− « J’ veux pas manger, laissez-moi !... »

Elle le laissa.

A trois heures et demie, on lui apporta un jus de fruits et un yaourt, mais il n’y toucha pas. Le soir, ce fut l’infirmière qui vint le chercher. Il s’était allongé sur le lit et refusa d’en bouger.

Il avait renoncé à s’expliquer le saccage de sa maison. Maintenant, il voulait savoir ce qu’il allait devenir. Il ne trouvait rien de logique dans les malheurs qu’on lui infligeait.

Il repassait le film des événements depuis son accident, admettait que les soins qu’on lui avait prodigués l’avaient sauvé, lui avaient redonné des forces, même ici, aux Ursulines. Il avait apprécié les sourires, les petites attentions. Grâce à tout cela, il avait le goût de vivre, de rentrer chez lui pour reprendre son train-train.

Chez lui, c’était tous les jours la même chose. Il se levait, buvait son café, allait faire quelques courses à l’épicerie pour la journée. En revenant, il buvait un verre ou deux, toujours du « Père Jacques » rouge 11°5. A midi, il faisait sa popote, puis la sieste. Ensuite, il vaquait, sortait un peu dans la cour, vérifiait si tout allait bien dans l’entrepôt, s’occupait de ses chats, buvait un coup entre deux rondes. La sonnerie de l’école voisine, l’arrivée des trains, le haut-parleur de la gare lui donnaient les heures, la cloche de l’église le dimanche. En début de mois, quand il était en fonds, il allait boire un apéro le soir à la « Croix Rousse ». Il revenait, avalait un bol de soupe, se glissait dans son lit, confiant dans ce que serait le lendemain. Et comme ça tous les jours ou à peu près. Il y avait quelquefois un événement inattendu, comme une fois un accrochage entre deux autos, juste devant le porche de l’immeuble. Il y pensait pendant quelques jours. De temps en temps, il poussait jusqu’au « Brestois », c’était son escapade, sa petite folie. Il n’avait pas de raisons de se plaindre. C’était son univers, où tout était organisé pour son bien-être et sa quiétude. C’est ce qu’il avait voulu retrouver.

Mais quelqu’un avait vidé sa maison, on était venu le rattraper au « Brestois », on l’avait ramené. Gilbert, derrière son comptoir, l’avait plaisanté hier soir ; ils avaient bien rigolé avec les autres. Mais ce matin, pour s’en débarrasser, il avait appelé l’ambulance. Cela voulait dire qu’il n’avait plus sa place dans le bar, dans le cercle des buveurs. Ce soir, au « Brestois », ils parleraient peut-être encore de lui, mais juste pour causer, comme ils parleraient de la réparation du pont ou du prix des autos.

Alors la vérité lui apparut : il n’était plus rien. Il gênait. On l’avait soigné quand il était tombé, on l’avait abrité, nourri, vêtu, parce que, n’est-ce-pas, on n’est pas des bêtes. Mais on l’avait ensuite ôté de la vie des hommes.

Il se résigna.

Le lendemain, il accepta de prendre son petit déjeuner, puis les autres repas. La vie reprit son cours. Il ne demandait plus rien, se levait, mangeait, avalait ses comprimés, se couchait, souriait quand on lui souriait. Tout le monde était content.

Monsieur Clumeau était tellement gentil depuis sa fugue.

Maurice Guéguen, 2015


Accueil du site | | | | Statistiques | visites : 15603

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Le grand âge   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.12 + AHUNTSIC

Creative Commons License

Visiteurs connectés : 1