canardbleu

Résident

mardi 22 septembre 2015 par Maurice Guéguen

Soixante treize ans. Maintenant, je suis à la maison de retraite. C’est ma sœur qui m’a trouvé une place, ici, au centre gériatrique des Ursulines.

Les Ursulines, cinq cents résidents en tout, une usine.

C’est l’ancien hôpital, du temps des bonnes sœurs. Vu l’allure des bâtiments, ils doivent dater du XIXème siècle. C’est un peu comme une caserne, des grandes façades toutes grises. Le crépi est gris, le granit des parements est gris. Tout est gris. Gris, élégant et propre. Deux étages très hauts plus des mansardes. Ca nous fait des sacrées murailles.

Heureusement qu’on a le parc. Les vieux immeubles ont un avantage : les arbres ont eu le temps de pousser. Je ne vais jamais dans le parc, en fait, je ne bouge pas. Mais je le vois, le parc.

Au fil du temps, ils ont rajouté des bouts de bâtiments par-ci par-là, dans les coins, pour loger les salles à manger et les salons télé, ou contre les façades, pour élargir les bâtiments et loger plus de monde. Il y a même des locaux neufs, enfin, je dis neufs mais ils datent de vingt ou trente ans, et certains sont fermés. Pas aux normes, je suppose. Par les fenêtres, on voit du matériel stocké là. On devine que c’est rouillé, plein de poussière, avec des toiles d’araignées, des chiures de mouches, et que tout ça aurait pu être donné, je ne sais pas moi, aux Africains, mais maintenant c’est fichu, c’est tout bon à jeter.

A l’époque, les pavillons portaient des noms de saints : Saint-Frusquin, Saint-Glinglin, Sainte-Nitouche ? Maintenant, ce sont des noms de fleurs : Hortensias, Acacias, Mimosas, Bruyères, Azalées… et puis les Cantous, pour les Alzheimer qui tiennent encore un peu la marée.

Ma chambre est dans le bâtiment principal, le plus grand de tous. Deux cents résidents à lui tout seul. Au départ, il était en forme de « U », un « U » avec un grand fond et des petites branches. Ils ont rajouté des morceaux sur l’arrière, maintenant c’est tout biscornu. L’entrée principale est au milieu de la façade. Tout en haut, il y a un clocheton pointu, vert-de-gris, avec une horloge qui marque sept heures moins le quart. Je ne sors pas souvent, je me sens bien à l’intérieur. Mais quand je reviens après une sortie, je la regarde toujours, et c’est toujours sept heures moins le quart. Ce n’est pas grave, le temps est bizarre, ici.

En face de l’entrée, c’est la chapelle, style XIXème siècle, très haute, toute en longueur, avec des petits morceaux sur les côtés, pour la sacristie peut-être, je ne sais pas, je ne suis jamais entré. Elle est plutôt moche, en fait, ils n’ont même pas cherché à la rendre jolie. C’est pour des prières fonctionnelles, utilitaires. On devine tout de suite qu’on y chante des messes d’enterrement, mais pas de mariages ni de naissances. Elle a dû coûter cher à l’époque, je suppose que c’était automatique : on pensait à assurer l’avenir des morts. Aujourd’hui, on s’occupe des vivants. Enfin, ils ne sont pas toujours complètement vivants, mais on s’en occupe quand même.

Elle est toujours ouverte, la chapelle. Les bénévoles, l’aumônerie, quelques résidents encore assez actifs pour leurs dévotions… Il y a toujours du monde, pour apporter des fleurs, pour dire des prières. Aux grandes fêtes, on y célèbre des messes. Ces jours-là, des bénévoles vont chercher les résidents dans tous les pavillons, c’est le ballet des fauteuils roulants. En fait ça ne fait pas grand monde, peut-être soixante ou quatre-vingt personnes, tout compris. Forcément, beaucoup de résidents sont grabataires, ils n’ont pas tous la force d’aller voir leur bon dieu. Ceux-là, ils ont des aumôniers qui viennent les voir dans leur chambre.

Mon bâtiment s’appelle « les Acacias ». Acacias 1 à droite, Acacias 2 à gauche, avec un petit morceau nommé « Mimosas ». C’est pour les Alzheimer vraiment abîmés. Cela dit, des Alzheimer, il y en a partout, dans tous les bâtiments, mais à Mimosas, la porte est fermée et il faut le code pour sortir.

Aux Acacias, ils se sont débrouillés pour raccourcir les couloirs. Ils ont rajouté des chicanes, il y a des coins et des recoins partout. Les visiteurs qui débarquent doivent avoir du mal à s’y retrouver.

C’est propre. Vieux mais propre. Ca ne sent rien, pas d’odeurs, des fois un peu, mais ça ne dure pas, c’est nettoyé aussitôt. Des couleurs claires partout, pas gaies, pas tape-à-l’œil, mais claires. C’est souvent repeint, surtout les chambres. Pas à chaque changement de résident, mais assez souvent. Et puis le ménage est fait, impeccable, sauf que des fois, je ne sais pas comment ils se débrouillent, ça colle sous les semelles. Je suppose qu’ils rincent à la six-quatre-deux. Ca fait « scrouitch scrouitch » quand on marche. C’est pratique, dans un sens, au bruit des pas, on devine qui arrive. Moi je m’en fiche un peu, dans mon fauteuil roulant. Les pneus ne collent pas, pas de « scrouitch scrouitch ».

Je ne sors plus de mon fauteuil. Si je me lève, je tremble comme une feuille, et je tombe. Pour me déplacer, je bouge les pieds, comme un bébé dans son youpala. C’est facile, bien plus facile que si je devais faire tourner avec les bras.

Comme ma chambre est au rez-de-chaussée, je n’ai pas à attendre l’ascenseur. Heureusement, il est tellement lent.

Je fume. Ils ont installé un fumoir dans une pièce près de l’entrée, un ancien bureau sans doute. L’extracteur fait un boucan d’enfer. La fenêtre est toujours fermée, sinon l’extracteur ne sert à rien (on se fait engueuler si on laisse la porte ouverte). Ils ont collé une affichette sur la vitre pour dire qu’il faut maintenir fermé à cause des risques d’intrusion. Je me demande bien qui se donnerait le mal de faire cent mètres depuis la rue, pour entrer la nuit ici, pour voler quoi ? Rien n’a de valeur ici. Les médicaments peut-être ?

On n’est pas nombreux à fumer. Cinq ou six.

Un monsieur qui ne dit presque rien. Je ne sais plus comment, j’ai appris qu’il a divorcé, ses enfants ont pris le parti de sa femme. Il est absolument seul, comme beaucoup ici. Personne ne vient jamais le voir. Il ne dit rien, juste bonjour bonsoir, assez pour entendre qu’il a un accent breton à couper au couteau. Quand il n’a plus de cigarettes, il va en acheter au « Khédive », le tabac à deux cents mètres des Ursulines. Des fois, il va se promener dans le parc, il a une canne, je ne sais pas pourquoi : il la traîne derrière lui au lieu de s’appuyer dessus, ça fait un boucan d’enfer. Peut-être que ça lui tient compagnie. Je crois qu’il va aussi en ville aussi. Finalement, c’est plus varié que pour moi.

Un autre, je ne connais pas le son de sa voix. Genre employé de bureau, petit monsieur sérieux, avec une veste étriquée sur un gilet col en V. Il entre, il fume, il éteint son mégot, il sort, il s’assied sur la chaise juste à côté de la porte du fumoir, il ferme les yeux, il reste immobile jusqu’à la cigarette suivante. A la fin, il retourne dans sa chambre, où à la salle à manger, quelque part dans les étages. Comme ça tous les jours. Jamais de visite, jamais de bruit, semaine, week-end et jours de fête. Quelle histoire ? Quels souvenirs ? Quels regrets ? Une espérance ? Une idée de sourire ? C’est tout à l’intérieur.

J’aime bien Yvon, un autre fumeur. Lui aussi c’est un client du Khédive. Il est toujours souriant. Quand il sourit, ses yeux deviennent tout petits, malicieux. A une époque, je jouais à la belote avec lui, mais il n’y a plus de belote pour l’instant. Jean, qui jouait avec nous, n’y arrive plus, il ne peut plus se concentrer, il a du mal à manipuler les cartes, il se trompe. Aline, l’animatrice, n’a pas trouvé de remplaçant. Dommage.

Deux autres résidents viennent au fumoir. Gérard et Muguette. Gérard, avec sa casquette sur les yeux. Il a toujours sa casquette, je ne sais même pas s’il est chauve ou s’il a des cheveux. Son métier, c’était récupérateur. Du recyclage avant l’heure. Des petits trafics de toutes sortes, légaux, moins légaux, déclarés, pas déclarés, peut-être un peu de blanchiment… L’économie grise, celle qui met un peu d’huile dans les rouages. Utile finalement. Un métier qui a bien changé. Maintenant, c’est plus professionnel, moins bon enfant, avec des réseaux, le clan des Roms, ou des Corses, ou des Géorgiens, des Kalachnikov, des règlements de comptes. J’ai bien connu ça, à une époque. Il fallait faire attention de bien rester dans son business, ne surtout pas se risquer dans le rayon d’à côté et ne pas poser de questions. Gérard a bien fait de venir ici. Il n’y a plus de place pour lui dehors. Il n’y a plus de folklore.

Muguette, ce n’est pas pareil. Elle fume des cigarillos, un truc d’homme. Elle est habillée par les vêtements de l’hôpital, toujours foutue comme l’as de pique, souvent en survêtement plus ou moins dépareillé, un peu dégueu aussi. C’est forcé, elle brûle son pantalon avec ses mégots, et elle ne doit pas toujours mettre sa serviette à table. Mais la propreté, ce n’est pas un critère ici. Moi non plus, je ne suis pas toujours très net, évidemment, les aides soignants ne peuvent pas passer leur temps à nous changer. Muguette a une voix comme Jeanne Moreau, et elle articule comme Françoise Sagan. On ne comprend rien, ça ne fait rien, on lui répond à peu près, on se débrouille. Je ne sais pas d’où elle vient. On lui a posé la question, mais on ne comprend pas la réponse. J’ai compris que son mari l’a quittée, que son fils est mort d’overdose, qu’elle était à la campagne, qu’elle faisait les ménages.

Elle est gentille, Muguette, mais pas toujours le moral. Elle est copine avec Yvon, ça tombe bien, la moitié du temps il parle dans sa moustache, on n’entend rien. Je me demande bien de quoi ils vagissent tous les deux, quand ils vont s’asseoir sur le banc au soleil, aux beaux jours.

Dans le fumoir, on ne dit rien, on fume, on regarde dehors. On ne peut pas parler à cause du bruit de l’extracteur. De toute façon, on n’a pas grand-chose à dire. Chacun pense à lui, ses souvenirs, ses regrets, ses douleurs. Le silence. Nous ne sommes pas amis, juste un peu frères, c’est tout. On sait tous qu’au bout du compte, il n’y a plus de joie.

La plupart s’en vont quand la cigarette est terminée. Moi, je reste, dans deux minutes je vais rallumer un clope, puis encore un, comme ça jusqu’au repas, ça ne vaut pas la peine de sortir, pour aller où d’ailleurs ? Je sors juste pour aller aux toilettes.

Ce qui est bien, c’est que je peux y aller tout seul. Je n’ai pas encore besoin de protection.

Je vais pisser dans ma chambre. Je zigzague avec mon youpala, entre les chariots des infirmières, des lingères, des femmes de ménage, les visiteurs, dans tous les couloirs, jusqu’à mon petit diverticule.

Au début, au passage, je jetais un coup d’œil dans les chambres ouvertes. C’était irrépressible, pour voir, seulement pour savoir. Qui est le bonhomme qui crie des fois pendant deux heures entières ? Qui conserve sa télé allumée toute la journée sur des émissions religieuses, toujours des messes et des cantiques ? Qui est dans la chambre où le docteur est déjà venu deux fois ce matin ? Qui a remplacé madame Fauconnier, celle qui est morte lundi dernier ?

Parce qu’ici, les nouveaux arrivent seulement quand quelqu’un meurt. Dans le couloir près de l’ascenseur, on a accroché une ardoise, on écrit à la craie, à l’ancienne : « Nous avons le regret de vous faire part du décès de monsieur Duschmol (1er étage) », et une semaine après : « Bienvenue à madame Trucmuche ». Place aux jeunes.

Maintenant, je ne regarde plus dans les chambres. De toute façon, c’est toujours la même chose. Des vieux, malades, faibles, douloureux… Certains, grabataires, complètement épuisés, n’en finissent plus de mourir, plus ou moins conscients, plus ou moins dérangés. Ca doit bien représenter la moitié de la population.

Je calcule : dans le hall d’entrée, dans les couloirs, dans le fumoir, nous sommes une demi douzaine à aller et venir. On peut en rajouter trois ou quatre que leurs familles viennent promener en fauteuil dans le jardin, parfois à l’extérieur. Et encore les quelques uns qui stationnent dans le salon télé. Pour aller aux trente de notre rez-de-chaussée, il en manque une quinzaine qui ne quittent pas leur chambre, même pas pour manger.

Les repas, c’est la seule véritable attente, parce que là, on est certain qu’on attend quelque chose qui va venir, c’est garanti deux fois par jour, et c’est quelque chose qui a toutes les chances d’être agréable, au moins en partie. Ici, c’est l’usage premier de la montre : calculer dans combien de temps on va à la salle à manger, pour ceux qui y vont.

Le vendredi à midi, on a des galettes-saucisses, on n’est pas en Bretagne pour rien. Et l’apéritif tous les dimanches. Des grillades une ou deux fois dans l’été, et quelques repas à thème, des « repas-plaisir », une fois par an une potée à l’extérieur, avec l’association d’animation. Parce qu’on sort parfois avec les animatrices, des expositions, des balades au bord de mer, le supermarché avec une consommation à la cafeteria, le musée, la pêche à la ligne… On a aussi des spectacles, des fêtes dans le parc. En été, on joue au palet, encore un truc de Bretons, en fauteuil roulant, ce n’est pas facile, mais bon, c’est la fête, vraiment la fête…

Pour aller vers ma chambre, je passe devant le salon télé. Toujours plein : entre cinq et dix résidents qu’on habille et qu’on regroupe devant une télé que personne ne regarde. L’après-midi, ce sont des émissions de mode, avec des bimbos qui expliquent comment on se maquille, le dernier string qu’elles ont trouvé dans une boutique rue du Faubourg Saint-Honoré, ou des recettes de cuisine pas possibles (vous pouvez les retrouver sur internet… sur internet, aux Ursulines ?), ou alors Stéphane Bern qui glousse comme un niais en lisant son prompteur, devant un invité que personne ne connaît. Nul. D’un autre côté, on ne va pas non plus diffuser une émission sur le concours du plus bel enterrement, ou les derniers perfectionnements du montauban ou du lève-malade. C’est vrai, en attendant, ils sont là, devant la télé. Mais franchement, à partir d’un certain niveau de décrépitude, qu’est ce qu’on peut faire de mieux ?

Car il faut vivre, c’est d’accord. Il vient pourtant un moment où c’est difficile, presque impossible. C’est pourquoi j’ai du mal avec ce que la société dit des maisons de retraite, avec le vocabulaire par exemple.

On dit « résident », on ne dit pas « vieux », ni « vieillard ».

On dit « maison de retraite » ou « lieu de vie », pas « hospice des vieux ».

On dit « décédé », pas « mort ».

On ne dit pas « agonie », on dit « départ ».

On ne dit pas « grabataire », on dit « alité », ou « fatigué ».

On ne dit pas « couche culotte », on dit « protection ».

On ne dit pas « gaga », mais « incohérent », ou « absent », ou « un peu perdu ».

On a un peu raison. Les actifs seraient découragés si on disait les mots. S’ils savaient vraiment ce qu’est le grand âge, ce qu’est l’attente de la mort, ils n’auraient plus envie de gagner de l’argent. Le monde ne tournerait plus.

Il ne faut pas tuer l’espoir. Mais il vient un moment ou il faut s’occuper du désespoir. Les soins c’est indispensable, les soins palliatifs aussi.

Et pourtant, je souhaite à ceux qui sont dehors de venir mourir en maison de retraite. Cela voudra dire qu’ils auront vécu longtemps en bonne santé, ce sont juste les derniers temps qui seront un peu plus difficiles. Ceux qui ne viennent pas ici sont morts avant, un accident, une maladie… Ils meurent avant d’avoir eu des enfants, des petits enfants, ils meurent avant la fin de leur propre film. L’hospice est un lieu où personne ne veut aller, mais chacun fait tout pour y mourir un jour.

Devant la télé, certains dorment, somnolent ; d’autres regardent dans le vide, il y a deux manières différentes de regarder dans le vide. Comme quelqu’un qui rêve, dans la lune, qui vit un souvenir, perdu dans un songe, avec parfois aux lèvres un sourire à la Mona Lisa. Ou comme un insensé, hagard, regardant mais ne voyant pas, ne reconnaissant pas, cherchant mais ne trouvant pas, trop de désordre à l’autre bout du nerf optique, et pour cela agressé par tout ce qui se voit et ne peut qu’être inconnu et menaçant.

D’ailleurs quand on regarde bien, c’est incroyable la diversité des regards chez les vieillards des maisons de retraite.

Le regard qui considère l’arrivant avec envie : « Tu as de la chance, tu viens en visite, tout à l’heure tu partiras, moi je resterai, ton vieux père aussi, il restera », avec parfois un soupçon de haine : « Un jour tu resteras, coincé ici comme nous autres ». Le regard qui brille quand vient quelqu’un qu’on aime (ma petite sœur, elle vient quelquefois, c’est la seule). Le regard qui sourit parce que quelqu’un que vous ne connaissez pas vous a parlé, vous a dit bonjour, vous a aidé à vous déplacer, un peu comme quand on vous cède la place assise dans l’autobus, sauf qu’ici, on aimerait mieux une place debout… Le regard qui souffre, qui a mal. Le regard qui dit : « Fichez-moi la paix ». Parce qu’on voudrait penser tranquille ? Parce qu’on est fatigué ? Parce qu’on attend la mort ? On ne sait pas pourquoi : « Fichez-moi la paix ».

Dans le salon télé, vous avez des gens qui se déshabillent parfois, avec en général une bonne raison. Ils sont gênés par une protection mouillée, par une douleur, par un vêtement mal mis, pas à la taille, parce qu’ils sont attachés, mal à l’aise. D’autres crient ou appellent, pour les mêmes raisons, ou simplement parce qu’ils veulent qu’on s’occupe d’eux, c’est bien naturel.

Les aides soignants font attention, quand ils passent, ils disent un mot gentil : « Mais non, Gilbert, on ne peut pas aller jouer aux boules cet après-midi, regardez, il pleut, vous irez un autre jour », « Madame Alban, votre fille ne viendra pas aujourd’hui, elle est venue tous les jours cette semaine, mais aujourd’hui, elle a dit qu’elle ne pouvait pas, elle doit garder son petit fils, votre arrière-petit-fils, madame Alban », « Mais non, Simone, c’est pas mouillé, juste un peu, je viens de vous changer, je ne peux pas vous changer sans arrêt, je reviendrai tout à l’heure ». Ils vérifient que ce n’est pas grave, il faut ce qu’il faut quand il faut.

Ca ne doit pas être facile tous les jours. Il faut être gentil, faire attention au moindre geste, d’abord parce qu’un geste maladroit peut faire mal, et puis parce qu’il peut heurter. Par exemple, ne jamais déplacer un fauteuil roulant en marche arrière, c’est vexant pour celui qui est dedans, ce n’est pas un chariot de supermarché. Tout est question de dignité et de respect. Ce qui n’est pas respect est maltraitance. Ici, je n’ai jamais vu de maltraitance, un peu d’énervement des fois. Ce n’est pas bien, mais ce n’est pas forcément grave non plus.

Et puis il faut bien dire qu’on a ici une wagonnée d’emmerdeurs. C’est curieux comme la vieillesse accuse les traits de caractère. Celui qui a toujours été un brave type, c’est encore un brave type aux Ursulines. Mais celui qui était une peau de vache, c’est encore plus une peau de vache.

Les mâles vicieux et tordus, les méchants bonshommes deviennent agressifs, grossiers, jamais contents, surtout avec les plus faibles. Le soignant doit garder son calme, même s’il est excédé. « Pourquoi vous dites des gros mots, monsieur Gaston, vous devriez être plus gentil, moi je fais ce que je peux pour vous aider, même si vous êtes méchant… »

Et puis c’est triste à dire, mais c’est toujours les bonnes femmes qui donnent des coups de canne par derrière quand personne ne les regarde, ou qui renversent un verre en douce pour enquiquiner le personnel. Jamais les hommes, toujours les bonnes femmes. Pas toutes, seulement les quelques unes qui ont ça dans la peau. Je ne devrais pas parler comme ça. Heureusement, les machos comme moi, c’est comme les allumeurs de réverbères, ils sont tous morts ou en maison de retraite. Il ne doit plus y en avoir beaucoup dehors.

Les soignants, je ne sais pas comment ils font. Il faut être disponible, mais pas trop impliqué. Etre compréhensif, mais sans se laisser faire. Recueillir les confidences mais ne pas trop les encourager. Compatir, mais avec un peu de distance. Sourire, apaiser, sécuriser, dédramatiser, partager les petites joies qui surviennent encore, respecter, savoir se retirer avant de déraper…

Pourtant, aide soignant, c’est le plus bas dans la hiérarchie médicale. Ce n’est pas très bien payé, c’est mal considéré. C’est dur. Et la plupart ont quand même l’air d’aimer leur métier. Presque tous.

J’aime bien ma chambre. Par la fenêtre, je vois un petit jardin, de la pelouse, des arbustes. Ce n’est pas un super jardin, mais c’est un jardin. Au fond, c’est une autre aile du bâtiment, toute grise, que je ne regarde jamais, je regarde seulement le jardin. Pour ça aussi, le rez-de-chaussée, c’est bien. On a une fenêtre qui sert à voir quelque chose, à être proche de quelque part. C’est important, une fenêtre.

Sur les murs, j’ai accroché des tableaux, des vrais tableaux que je peins moi-même. J’installe mes toiles sur un petit bureau qu’on m’a donné. J’ai assez de place pour poser mes tubes de couleurs, ma palette, mon modèle. Je peins d’après des photos, la mer, des bateaux, des arbres, le désert, des oiseaux. N’importe quoi, si la photo me plaît. J’aime peindre. Ce qui est important, c’est de se concentrer sur quelque chose qui vous remplit la tête. Et à la fin, il reste quelque chose de beau, qui va rester là et qui est un peu de soi-même. Que quelqu’un va regarder, et qui fera plaisir à ce quelqu’un. Et quand ça se passe comme ça, on a envie de recommencer, tant qu’on peut, évidemment.

Je peins, je regarde par la fenêtre, je suis heureux. Je n’ai pas de soucis, on s’occupe de moi, on me considère.

Je suis content d’être là.

Maurice Guéguen, 2015


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